L'Horreur Flottante
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@Crédit : Elzielai
L'Horreur Flottante
Maiffa était en face d’une jeune femme blonde aux yeux bleus. Elle avait un visage angélique, des pommettes certes saillantes, mais une beauté lui donnant une très bonne vingtaine. Celle-ci lui parlait d’une voix douce, mais rieuse. Il n’y avait aucune trace de naïveté dans le son, juste un ton clair, déterminé et apaisant, qui lui caressait les tympans et la calmait quelque peu malgré le peu de respect que semblait donner cette personne à son espace vital. Elle était bien trop près, on pouvait même respirer son parfum qui restait tout de même à une dose mesurée, étant donné qu’il n’agressait pas les sens olfactifs. Ca ne piquait pas, ça n’irritait pas les yeux, ça ne prenait pas à la gorge. Mais elle était tellement près… et pourtant elle demeurait loin en ce qui concernait un domaine particulier.
« Qui suis-je ? » déclara-t-elle d’une voix douçâtre avec un petit sourire radieux, presque charmeur. Maiffa, elle, ne savait que répondre. Qui était cette femme ? La question était pertinente, et si Maiffa se souvenait qu’elle était égyptienne, qu’elle avait seize ans et qu’elle n’était plus chez elle depuis quelques mois, elle ne saurait répondre à cette dame des plus élégantes. A vrai dire, elle n’arrivait même pas à détacher son regard, ou à se détacher physiquement. Elle était immobile et ne pouvait bouger, rendant la dame aux cheveux courts d’autant plus oppressants, même si ce sentiment négatif commençait à faire partie de son charme.
« Il faut que tu trouves la réponse… Ma chère Maiffa Inès, relança la dame. Ou tu ne sauras te sauver… et sauver les autres par la même occasion. »

Elle ouvrit soudainement les yeux. Elle flottait dans une cuve ronde en position fœtale et avait un dispositif qui lui recouvrait la bouche et le nez. Sur le coup, elle paniqua et se cogna plusieurs fois la tête et les coudes et en essayant de bouger sans réfléchir, jusqu’au moment où elle se rendit compte qu’elle pouvait toujours respirer et qu’elle pouvait se détendre. Bon, elle était nue, ce qui était quelque peu embarrassant, mais elle pouvait respirer. De plus, le liquide dans lequel elle reposait était des plus épais et apaisant, comme une sorte de baume frais, apaisant la douleur lui ayant pris la tête suite à ses quelques chocs. Elle adopta une position plus confortable et tenta de se rappeler comment elle avait pu atterrir là-dedans… mais là aussi, c’était le vide, le trou noir, le néant. Elle se rappelait encore de son enfance calme en Egypte, avec son père, quand elle jouait dans les temples dont il assurait les visites. Elle allait passer à la suite quand un vieux bonhomme apparut. Comme elle était toujours à poil et que la paroi courbée déformait toute vision extérieure, elle sursauta et replia bras et jambes contre son corps. L’inconnu lui adressa un sourire, ce qui le rendit bien plus effrayant de prime abord, et il disparut sur le côté. Le liquide commença à être drainé, puis la bulle de verre s’ouvrit doucement par le haut.

« Là, entonna d’une voix joyeuse mais clair le vieil homme. Surtout ne bouge pas, il faut que tu enfile quelque chose de précis. Tu as une force démesurée, et il se peut que ton coma prolongé t’ait fait perdre le contrôle de ta force.
- C… Comment ça un coma ? réagit la jeune fille en se levant presque.
- Heureusement, continua le bonhomme sans faire attention à la vive réaction de Maiffa. J’ai un petit dispositif pour toi. J’ai un peu bricolé ta burqa, tu devrais donc en avoir l’habitude. Elle te permettra de réguler ta puissance musculaire à l’équivalent d’un humain normal de ton âge. Comme ça, tu n’auras pas d’accident embarrassant ou mortel pour ton entourage. »
Alors qu’il lui apportait son habit, Maiffa observa son très mystérieux interlocuteur, dont elle n’avait là aussi aucun souvenir. C’était un vieil homme à l’accoutrement des plus chaotiques, mélangeant différents styles de différentes époques, classes sociales et cultures. Il avait une grosse bague à l’index, qui chatoyait et semblait changer de coloris comme une bague d’humeur. Ses traits étaient cependant beaux et aimables, ses yeux la regardaient comme un grand père chaleureux ravi de s’occuper de sa petite fille. Il avait quelque chose de très rassurant, mais dans sa gestuelle, on se doutait qu’il était très loin d’être sénile.
« Enfile le avant toute chose, ordonna-t-il avec fermeté. Nous n’avons aucune envie tous les deux que tu casses tout juste en effleurant les choses. »
La jeune fille acquiesça de mauvaise grâce et commença à se changer, enfilant l’encombrante tunique intégrale, lui recouvrant jusqu’à son visage et ses yeux.
« Je serai obligé de la porter tout le temps ? demanda elle avec agacement.
- Ca va rééduquer ton corps à adopter une puissance adaptée. De plus, là où on va, les gens comme toi sont perçus comme monstrueuse. Ta burqa te permettra de rester camouflée tant que l’on n’aura pas trouvé un moyen adapté de te camoufler aux yeux des populations locales.
- Là où on va ? Vous m’emmenez quelque part ?
- Oui. Ca fait des mois que tu es dans le coma et…
- Attendez justement… j’ai quel âge du coup ? coupa immédiatement la jeune fille qui enfilait les gants complétant sa tenue.
- Tu as toujours seize ans, rassura l’interlocuteur de l’égyptienne avec des mouvements apaisants. Ecoute bien maintenant. Pour fêter ton retour, je t’emmène à Haïti, à Port-Au Prince. Plus précisément, pendant les festivités locales post-Halloween.
- Le Fet Gede ? s’étonna Maiffa. Mais elle n’a pas été interdite en 2037 par l’ONU ?
- Pas en 1930 ma petite, annonça l’étrange bonhomme avec un petit rire. Alors ? Intéressée ? »
D’un petit bond, la jeune fille prit pied hors de la cuve et commença à étudier l’environnement dans lequel elle se trouvait. Il y avait des commandes et des sortes d’ordinateurs un peu partout, comme s’ils se trouvaient dans un avion ou un vaisseau spatial. La salle était grande, mais il y avait des portes sur les côtés. Il semblerait bien qu’elle se trouvait dans une sorte de vaisseau très avancée technologiquement, mais ce que lui disait le vieux monsieur lui donnait le vertige. Se moquait-il d’elle ?
« Comment vous appelez vous ? Et pourquoi m’avez-vous soigné ?
- Je suis le baron Norbert Odens, j’ai promis à ta mère de veiller sur toi, et de te former pour ta destinée ma petite. »
Elle baissa la tête, un doux mais douloureux sentiment de nostalgie l’envahissant. Sa mère, qui avait toujours été toute douce. Elle ne lui avait jamais parlé de ce baron, ni son père d’ailleurs. Et surtout, c’était très surprenant ! Ses parents travaillaient tous deux dans le domaine touristique, sa mère en agence, et son père, en tant que guide dans moult temples antiques de l’ancien panthéon égyptien. Son père possédait tellement de connaissances, que parfois, lorsqu’une fouille archéologique découvrait une nouvelle tombe, ou un autel secret, on l’appelait pour lui demander son avis. Maiffa, toute petite, lui demandait toujours à ces moments-là pourquoi il avait abandonné sa carrière de docteur à l’université du Caire, pour devenir un simple guide soumis aux fadaises des étrangers, et il lui répondait toujours que c’était pour pouvoir s’occuper d’elle sans être contraint par des conférences à l’autre bout du monde.

« Je ne me rappelle pas de vous, soupira elle avec tristesse.
- C’est normal, ce n’est que la deuxième fois que nous nous rencontrons. Et la première fois, tu étais dans un sale état. Tu étais à peine consciente. Maintenant… si tu veux bien m’excuser. »

Norbert se frotta les mains et s’installa aux commandes. Il manoeuvra quelques leviers et appuya sur d’innombrables boutons. Il y eu un bruit cristallin, comme des cris de dauphins ou une chanson aquatique.
« Et voilà ! » conclut-il dans une langue que Maiffa reconnu comme française. Cependant, ce n’était pas le signal pour sortir, mais pour annoncer le début du voyage. Il n’y avait pas de hublots pour regarder à l’extérieur du vaisseau, mais suite aux différents sons qu’elle entendait et continuait d’entendre, le vieux baron n’était pas un menteur… Ils étaient vraiment dans un vaisseau pouvant voyager dans le temps et les dimensions. Sous la burqa, la jeune fille était des plus enchantée, la bouche ouverte d’admiration et tout à fait impatiente d’arriver à bon port. Rendez-vous compte ! Un voyage dans le temps ! Ce sera certainement fascinant !
« Je risque pas de faire tâche là-bas avec ma tenue en 1930 ? relança la petite égyptienne d’une voix taquine.
- La classe marchande est arabe à cette époque, répondit aussitôt le baron. Et ils ne t’embêteront pas pour savoir pourquoi tu portes une tenue de berbère vivant dans le désert.
- Et ma mère… vous l’avez rencontré quand et comment ? »
L’étrange homme se tourna vers son hôte, un sourire attendri aux lèvres. Son regard se perdit quelque peu dans le vide alors qu’il s’adossa contre l’un des murs en métal.
« C’était il y a très longtemps, du côté de Zagazig. On était en 2145.»

Oh oui…
Zagazig était juste à côté de Tell Basta. Elle y a passé au moins huit ans dans son enfance. Sa mère lui a dit que c’était au sein du temple qu’elle lui avait donné naissance, bien que ça paraisse bien trop peu crédible, étant donné que le site n’était pas bien habité en lui-même. Il n’y avait que sa famille et quelques marchands de babioles attrape-touristes. Le Baron devait être un de ces quelques touristes et il avait dû rencontrer sa mère lors de sa visite. Par contre, pourquoi lui avoir demandé de veiller sur elle ? A tous les coups, il avait dû être appelé lorsque Maiffa avait fugué de son domicile. A cette pensée, la jeune fille se frotta les yeux par-dessus son masque et sentit sa gorge se serrer. Elle voulut poser une autre question, mais il y eu un autre son cristallin et le drôle de personnage frappa dans ses mains.
« Ah ! Nous voici arrivé ! »

Ils posèrent le pied dans un bâtiment en pleine construction, et à la surprise de Maiffa, lorsqu’elle se retourna, elle ne trouva qu’une armoire délabré, dont la porte branlante ne révélait que quelques outils oxydés.
« C’est normal, le vaisseau se camoufle, expliqua le baron.
- C’est normal que je n’ai pas très chaud aussi ? questionna la donzelle qui redoutait les effets secondaire d’un traitement ou d’un coma prolongé.
- Oui, ta tenue est conçue pour te protéger des fortes températures. Fais attention cependant, pour les régions froides, il faudra te préparer en conséquence. »
La jeune fille camouflé suivit son hôte au dehors du bâtiment et dû se couvrir les yeux du soleil aveuglant. On était visiblement en pleine journée. Comme le prévoyait Norbert, à part quelques regards surpris, la petite emburqané n’attirait guère l’attention.
« Nous sommes près de l’hôpital français, un peu au nord du Grand Cimetière où aura lieu la plupart des festivités, décrit Norbert Odens. Mais en cas de bobo, il faudra plutôt aller à l’hôpital militaire.
- C’est mieux équipé ?
- Moins cher, et j’ai des contacts un peu partout ma petite. »

Ils continuèrent de parcourir les allées étroites. L’air était moite et les odeurs vivaces. Les rues étaient organisées de manières anarchiques, et pourtant, ils n’étaient pas encore dans les bidonvilles. Les maisons, à la coloniale, ne plaisaient guère à Maiffa, qui n’appréciait pas trop ce style. Le protecteur de la jeune fille lui déconseilla de s’éloigner de lui, et pour cause, il y avait nombre de contrôles policiers et régulièrement, ils devaient traverser un barrage. Les agents de l’ordre, contrairement à la population, n’appréciaient guère l’accoutrement de la petite demoiselle, et fronçaient ostensiblement du nez avant d’interpeller le duo pour leur demander leurs papiers. A chaque fois, le vieil homme sortait un étrange parchemin qu’il dépliait tout en y frottant son étrange bague, et les policiers s’excusaient aussitôt en les laissant passer.
« Excuse-moi pour tout ça, peut être que la période 1930 n’était pas la meilleure des idées, dit Norbert en laissant une manifestation pacifique passer.
- J’ai l’habitude, c’était même pire dans mon ancien monde, répondit la camouflée qui se penchait pour essayer de lire les banderoles. C’est écrit quoi ? Je ne sais pas lire le français.
- C’est du créole, corrigea le baron. Ils manifestent par rapport à l’occupation américaine.
- Oh, oui, je me rappelle du peu que m’a dit mon père. C’est après des émeutes ayant tué le président local non ?
- Oui, tout à fait. Il y a dix ans, après que la population ait lapidé son président, les États-Unis d’Amérique…
- Fuck yeah.
- … Hum. Donc, les USA se sont invité à la fête, ont pris le contrôle d’Haïti, ainsi que tout ce qui concerne l’économie. Ils ont imposé une constitution donnant le droit aux leurs de s’installer et petit à petit…
- Ils prendront presque totalement le pouvoir pour en faire une simple colonie américaine destiné aux personnes comme moi.
- En effet. Ainsi va l’Histoire. Et si on allait faire un petit tour avant de se prendre un bon hôtel hum ? »
L’adolescente acquiesça et emboîta le pas au vieil homme qui reprit sa route après le passage de la procession.

*
*   *

Dirk Kessler s’éveilla au beau milieu d’une chambre d’hôpital. Sur le coup, il se redressa brusquement, à en tomber de son lit, ce qui réveilla ses voisins de chambre. Il reconnut instantanément son partenaire, Guy Randall. Tous deux étaient des détectives privés et ils étaient au service de James et Donna Stirling, eux aussi présent dans la pièce. C’était tous des individus blancs, plutôt pâles, tous châtains hormis Donna qui était brune. Dirk avait une carrure plus imposant, plus musclé, issu d’un passé difficile et d’un passé à la Marine américaine. Guy était plus fluet, plus frêle, et surtout, bien plus juvénile. Mais pas autant que Donna, qui était gracile et délicate. James, quant à lui, était le plus ancien du quatuor. Et il était légèrement petit et trapu, un peu grasouillet aussi. Mais il avait indéniablement la bonne bouille, le bon visage du bon patron qui te mettait directement en confiance, le genre de boss avec qui on pouvait avoir le sentiment que cette fois ci, comme on avait bien travaillé, on allait l’avoir cette augmentation ! Le charisme à l’état pur.

Dirk était encore trop confus pour parler, ce qui n’était pas le cas de ses camarades :
« Oh… Seigneur, que faisons-nous ici, pleurnicha aussitôt Guy. Je ne trouve pas ma feuille de suivi, ce n’est pas normal.
- Oui, et bien j’espère que pour la peine, ils ne nous facturerons pas trop cher, ils en ont même intérêt ! gronda Donna en croisant les bras d’un air hautain et agressif.
- Du calme les jeunes, du calme, tempéra l’industriel avec des petits mouvements de main à plat. Il ne faudrait surtout pas qu’on nous sépare, et qu’on nous change de chambre. Qu’en penses-tu Dirk ? »
Le privé farfouilla dans ses souvenirs histoire de vérifier que tout allait bien. Il était né en Australie, et il avait eu la pire enfance possible à cause de son ordure de père qui lui avait infligé tout ce qui était possible, à part la mort libératrice qui lui aurait évité de conserver ce genre de souvenirs. Il s’était barré de chez lui et s’était engagé très tôt dans la Marine où il avait reçu suffisamment d’enseignement pour pouvoir coller une bonne trempe à son paternelle et le faire bouffer à travers des tubes pour une bonne dizaine d’années. Il avait immigré en Amérique où il s’était installé, avait commencé une nouvelle vie, mais surtout, à essayer de tout ensevelir sous l’alcool. Mais au lieu de faire disparaître la poussière sous un tapis coquet et providentielle, la boisson ne servit qu’à faire de lui un digne héritier de son géniteur. Il commençait à faire n’importe quoi, il se battait sans cesse, il pleurait dans les caniveaux avant d’y vomir et de s’y endormir, et pour finir, il brisa à moitié la nuque de sa petite amie de l’époque d’une seule gifle, parce qu’elle ne lui avait pas apporté sa bière assez vite.
C’était à ce moment-là qu’il prit conscience de ce qu’il était en train de devenir. Il arrêta toute boisson, quitta la Marine et se trouva un job plus stable et tranquille : détective privé. Et il était plus doué pour ça que pour martyriser des haïtiens sous occupation américaine. Il s’illustra dans sa nouvelle activité et résolvait principalement des affaires d’enfants disparus. Comme pour se racheter une conduite, il parvint même à aider un gosse qui se faisait molester et abuser par son père et le convainquit d’aller voir la police. Aux dernières nouvelles, il entrait à présent dans un établissement privé pour recevoir une brillante éducation.
Mais il n’arrivait pas à se souvenir ce qu’il faisait dans une chambre d’hôpital, et visiblement, il en était de même pour ses compagnons. De ce qu’il se rappelait, James était un riche industriel qui commerçait des armes aux différentes armées dans le monde, principalement, les américains. Donna était sa fille, et devait encore être dans ses études.
« Pour l’instant, on devrait tout d’abord découvrir où on est, indiqua Dick.
- Nous ne sommes pas en Amérique déjà, indiqua Donna qui avait ouvert les volets. Le paysage est trop luxuriant dehors.
- Il y a des palmiers en effet, commenta James avec flegme.
- Oh la la, on n’est même pas chez nous. Que pouvait-il arriver de pire ?
- Du calme Guy, répondit Dirk qui s’était levé pour regarder à la fenêtre. Ouaip, on doit être à l’hôpital militaire à Port-au-Prince. Je suis déjà venu dans le coin et j’ai même été à la place de ce gars-là bas.
- Celui qui nous regarde méchamment ? demanda Guy qui s’était placé derrière son comparse.
- Non l’autre. Mais on devrait reculer je pense. » indiqua le privé en constatant que l’autre militaire avait épaulé son arme dans leur direction. Ils refermèrent le volet. Ce  n’était pas une chambre des plus luxueuses, mais au moins, il y avait la salle de bain.
Guy colla son oreille contre la porte et indiqua qu’il y avait bien des soldats devant le pas de leur porte. Ils étaient pour l’instant bloqués.

L’instant d’après, sans explication, ils étaient tous assis sur leur lit et un médecin à la coiffure touffue étaient en train de leur parler. Lorsqu’il termina sa phrase, il y eu un instant d’attente gênant, et il remua la tête d’un air compréhensif avant de reprendre :
« Vous venez encore de perdre connaissance et d’oublier la conversation que nous venons d’avoir. Ce n’est pas grave, ce ne sera que la huitième fois.
- Huit ? s’exclama les quatre patients à l’unisson.
- Oh ? Vous venez d’avoir une réaction ! C’est très encourageant. Il y a-t-il d’autre chose que vous vous souvenez ? »
Chacun se regarda et Dirk prit la parole en premier, décrivant son enfance, et son travail en particulier. Mais qu’il avait un énorme trou concernant Haïti et de pourquoi il se trouvait en plein milieu des Caraïbes. Le docteur acquiesça, visiblement joyeux d’avoir enfin reçu des réponses et de constater des progrès. Il indiqua au groupe qu’il en informera le major, car après tout, en étant dans un hôpital militaire, c’était forcément le plus haut gradé du coin qui devait être mis au courant. De plus, il voulait leur parler pour un sujet délicat.

L’officier arriva deux heures plus tard, un journal sous le bras, il le tendit au groupe et commença aussitôt :
« Je ne vais pas vous le cacher. Un groupe d’américain s’est enfoncé dans les collines, derrière la ville, et après quelques cris, ont complètement disparus corps et bien. On aimerait que vous nous disiez ce que vous savez, ou, au moins, ce qui vous revient. »
Une mise en place brute, du rentre dedans, les deux pieds dans le plat… Pas de doute, c’était bien un militaire. Les quatre américains se regardèrent et se frottèrent le menton, dubitatif. Finalement, ils haussèrent les épaules, et James Stirling prit la parole d’une voix apaisante :
« Nous aimerions beaucoup vous aider commandant…
- Major.
-… Major. Mais malheureusement, nous ne nous souvenons même pas de notre arrivé à Port-au-Prince. D’ailleurs, sauriez-vous où nous logerions par hasard ? »
Le gradé fronça des sourcils, visiblement contrarié. Kessler pouvait le comprendre, on venait de lui soumettre une demande assez égoïste sans l’aider en retour. Mais il espérait qu’il saura faire preuve de compréhension. Il leur faudra absolument au moins avoir accès à leur logement pour remonter le fil, et alors, peut-être qu’ils pourront l’aider. Le petit homme trapu remua de la tête et soupira :
« Bon, je vais me renseigner, et je tâcherai de vous laisser sortir pour que vous accédiez à vos chambre. »

Et il tint sa promesse. Quelques heures plus tard, les quatre américains, à présent bien mieux habillé qu’en pyjama d’hôpital, se retrouvèrent à l’hôtel Oloffson. Le bâtiment, construit à la fois selon la culture coloniale et la culture haïtienne, était entièrement blanc, construit comme une maison de pain d’épice, et était bordé de palmiers et de petits jardins herbeux. Le major avait donné des instructions à deux marines qui les escortèrent jusqu’à l’édifice avant de les laisser tranquille. Ils restèrent juste à l’extérieur pour se fumer une cigarette et se relaxer dans un quartier qui était bien blanc en ville. A part quelques mulâtres privilégiés, les autres humains dans le coin étaient caucasiens, en grande majorité américains. Un endroit où le conflit racial et culturel était donc beaucoup moins présent.
A part Donna, les trois autres amnésiques avaient revêtus des costumes de cotons blancs, le tout surmonté d’un panama tout aussi immaculé.

Kessler s’approcha du réceptionniste qui le reconnu aussitôt et lui accorda un sourire en lui tendant sa clef, assortie bien entendu, à la myriade de politesses allant avec. Lorsque James et Donna vinrent à leur tour récupérer leurs clés cependant, le réceptionniste mit un certain temps, pâlissant à vue d’œil.
« Je… Je ne peux pas monsieur, ce ne serait pas convenable. » avait-il balbutié à petite voix. Les américains se concertèrent du regard, et James s’accouda au comptoir.

Dirk referma la porte de la chambre de Donna et s’appuya contre le mur, perdu.
« Toi, tu viens d’avoir une perte de conscience, commenta Donna d’une voix amère.
- On vient de regarder la chambre de Donna, expliqua le riche industriel d’une voix peiné. Quelqu’un a fouillé et emporté des choses. Ca a beaucoup perturbé votre partenaire d’ailleurs. »
Il pointa discrètement du doigt le très jeune détective qui s’épongeait le front à grand geste fiévreux. Il jetait des coups d’œil apeuré un peu partout et il semblait sur le point de s’effondrer tellement il tremblait.
« On va se poser dans notre chambre, proposa l’australien. Comme ça tu vas pouvoir te détendre un peu Guy si tu veux. »
Ainsi proposé, ils se rendirent tous dans la chambre de Dirk et Guy. Une fois à l’intérieur, le jeune New-yorkais s’assit sur le lit, James Stirling à ses côtés. Donna, elle, occupa le lit de Dirk, croisant les bras et levant le menton d’un air dédaigneux, incitant l’enquêteur de se dépêcher.
« Du coup, ils ont enlevé quoi dans votre chambre ? demanda Dirk.
- Mes bagages. J’irai me plaindre à la direction dès que l’on aura fait tout le tour, informa sèchement la jeune femme. Veuillez-vous presser s’il vous plaît. »
L’homme bien charpenté resserra sa cravate et entreprit de farfouiller dans la pièce, en commençant par-dessous les lits où il trouva les bagages. A l’intérieur de ses sacs, il trouva plusieurs boîtes de munitions de différents calibre, dont de quoi alimenter des fusils de calibre 12, différents équipements utiles comme des lampes, mais surtout des pièces pour monter un Remington. Avec sa capacité de huit cartouches de calibre 12, on pouvait très facilement faire un massacre avec. Kessler et son comparse devaient être engagés pour un sacré boulot dangereux, délicat, ou bien tout simplement merdique.
« Guy, donne-moi les pièces restantes dans ton sac.
- Ce… ce n’est pas une bonne idée Dirk, bégaya le jeune homme. On ne nous laissera pas partir de l’hôtel avec un fusil sous le bras.
- Je sais, mais on a aussi un havresac vide, là, juste à côté de ton plumard. On va monter un peu le fusil, de quoi nous en laisser deux ou trois pièces que l’on n’aura plus à attacher ensemble. Comme ça, on pourra facilement le mettre en état si on en a besoin. »
Guy s’agenouilla, et en un rien de temps, trouva lui aussi munitions et pièces.
« Il y a de quoi faire une petite guerre là-dedans, lança Donna intéressé. Très bien.
- En quoi ce serait très bien, répondit Dirk un brin prudent et soupçonneux.
- J’ai l’intime conviction qu’il va nous falloir beaucoup d’armes pour débarrasser cette planète d’une infâme menace. Crois-moi, le sang coulera. Et je serai ravie de le faire. »

Dirk se sentit soudainement très mal à l’aise devant la violence sous-entendu de sa comparse. Il n’y avait cependant rien d’autre, ce qui était quelque peu décevant. Pas même un document. Dirk en vint à une conclusion très simple : le reste devait se trouver dans son coffre personnel. Tous les hôtels de ce niveau en proposaient à leur clientèle. Il ne serait pas étonnant que le détective et ses amis en aient eu l’idée, il faudra vérifier.
La chambre de James Stirling avait été vidé elle aussi, il ne restait plus que des tenues de rechanges dans le placard, les bagages avaient disparu. Guy trouva juste un papier dissimulé dans la taie d’un oreiller. Un manifeste pour indiquer qu’un entrepôt sur les quais gardait les machines agricoles commandées par James Stirling. Le jeune détective glissa discrètement le papier dans la poche de Dirk qui le lut discrètement. Voilà une piste intéressante, mais très étrange. James Stirling était un riche industriel. Mais dans l’agricole ? Dans la mécanique agricole ? Quelque chose en lui, disait que quelque chose clochait.
L’australien s’apprêta à sortir quand il entendit l’écho d’une conversation. Guy lui attrapa immédiatement l’épaule en tremblant, certainement parce qu’il avait lui aussi reconnu les voix de leurs accompagnateurs militaires. L’une des autre voix était féminine, mais à l’accent bien trop oriental pour ne pas être suspecte.

Cela ne dura pas trop longtemps cependant, mais à ce qu’il avait entendu, le détective comprit qu’il allait falloir fausser compagnie aux marines. Mais tout d’abord, le coffre. Les quatre américains descendirent à la réception pour s’en occuper, et comme l’avait prévu Dirk, il y avait effectivement un coffre à leur disposition. Dans une petite pièce à l’écart, histoire d’être tranquille, ils examinèrent ensemble le contenu. Il y avait plusieurs papiers ainsi que quelques armes : des pistolets semi-automatiques 45 et des revolvers de 38. Il y avait là une sacrée puissance de feu, chacun des expatriés pouvait aisément s’emparer de deux armes de poings sans soucis. Guy n’y trouva rien à redire là-dessus, et pour cause, la plupart des blancs dehors exhibait souvent un revolver à leur hanche ou dans leur holster à l’épaule. Des haïtiens pouvaient se balader avec des machettes dans leurs quartiers, et dans les bidonvilles, certains s’affichaient avec des fusils d’assauts. C’était dû à l’occupation américaine et à la rébellion des locaux, qui n’appréciaient que fort peu que les ‘’nègres’’ ne servaient qu’aux travaux pénibles, pour un salaire ne pouvant même pas leur permettre de manger à la fin du mois. Dans ce climat électrique, chacun s’armait comme il le pouvait de peur de se faire écorcher vif au coin de la rue.
« Il semble que nous travaillons pour vous monsieur Stirling, commença Dirk en étudiant les documents. C’est à propos de votre fils qui a disparu alors qu’il faisait des affaires ici pour votre compte. Il va falloir remonter la piste. On a aussi une liste de nom ici. »
La liste indiquait le nom et l’adresse de deux personnes : Marie Jérome, une tireuse de cartes selon les notes, et Bruce Northeast, un docteur en anthropologie. Il y avait des notes aussi pour des recherches à effectuer à la bibliothèque.
« Horreur flottante… Etangs Célestes… Vaudoo… J’espère que votre fils ne fait pas partie des disparus américains récents… »

*
*   *

Le baron glissa un coup d’œil du côté de sa protégée qu’il devinait être en train de bouder, avec son visage caché et indéchiffrable, mais ses bras obstinément croisé sur sa poitrine. Ils suivaient l’un des militaires.
« Je te promets que ça ne durera pas trop longtemps, tenta Norbert. Regarde, j’ai moi-même le journal du jour annonçant l’arrivé de la Fet Gede. »
La jeune fille se tourna vers l’imprimé mais détourna rapidement la tête, pour reprendre sa bouderie puérile.
« Je sais que je t’avais promis du repos, reprit le vieux bonhomme. Mais on ne refuse pas de rencontrer un major du BRN.
- BRN ? demanda la minette.
- Bureau de Renseignement Naval, répondit le soldat qui les escortait.
- C’est la branche des services secrets des marines. J’ai été leur consultant dans d’innombrable univers, ajouta Odens en chuchotant. Ici, si je ne me trompe pas, c’est le major Archibald Smith. »

Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il rencontra le petit homme trapu alors qu’il fumait une cigarette.  Quelques peu confus, il s’empara de quelques journaux et entraîna Maiffa à l’écart pour ressortir son exemplaire du jour.

« Les deux titres ne correspondent absolument pas, remarqua l’égyptienne. Pourtant c’est la même date. Qu’est-ce que ça veut dire ?
- Nous ne sommes pas dans la bonne dimension, déduisit le baron qui serra les dents. Je… je ne veux pas te mêler à cela aussi tôt ma petite… mais je suis désolé…
- Ce n’est rien, expliquez-moi donc maintenant que nous y sommes.
- Je ne peux en être sûr, mais… J’ai peur que c’est une histoire lié aux Dieux Extérieurs.
- Quels genres de déités ?
- Du genre cosmique et maléfique mon enfant. Il nous faudra nous rendre à la bibliothèque pour être sûr. Mais… Si j’ai bien reconnu le major, ça ne peut être pire que tout ce que nous pouvons imaginer. »

Et comme le craignait Norbert Odens, il s’agissait bien du Major Medwin. La situation était tendue : plusieurs étrangers américains avait disparu, les actes de violences avaient augmenté et empiré, et pour finir, en plus des rebelles cacos, il y avait maintenant un autre clan haïtiens qui instauraient la peur et le chaos.
« Par contre, Baron, qui est cette… personne ? demanda le major en pointant Maiffa du doigt.
- Mon assistante actuelle, elle nous sera des plus utiles, ne vous inquiétez pas, répondit le baron.
- Qu’est-ce que signifie ‘’Cacos’’, questionna Maiffa qui n’était aucunement courroucé par le vilain doigt pointé dans sa direction.
- Ce sont des rebelles venant des classes paysannes, expliqua le major. Ils s’attaquent directement aux mulâtres et aux américains. Ils massacrent hommes, femmes, enfants et vieux sans distinctions. Ce sont plus des terroristes que des guerriers.
- Qui sont vos suspects dans cette affaire ? intervint le baron.
- Les rebelles et un étranger que l’on n’a jamais vu ici avant tout ça. Mais il se peut que cet étranger et les rebelles soient liés.
- L’étranger, il est tout seul ?
- Oui.
- Vous voulez que l’on s’occupe des rebelles ? demanda  Maiffa qui commençait à prendre ses aises en posant ses pieds sur le bureau.
- Ce n’est pas notre travail Maiffa, contredit aussitôt le baron en croisant les bras. Pour l’instant, nous devons surtout rester concentré sur l’enquête et les mener sur la bonne voie. Nous interviendrons physiquement uniquement si cela rentre dans nos attributions. »
La jeune fille hocha de la tête pour exprimer de manière claire sa discipline, et se leva pour regarder à la fenêtre, laissant les deux adultes discuter entre eux de divers détails. Il y avait une petite et grosse dame devant l’hôpital militaire où le BRN avait pris ses quartiers. Ce qui était clairement dérangeant, c’était que malgré la distance, les palmiers remuant au gré du vent, les rideaux et les passants… Elle regardait directement Maiffa dans les yeux, sans détourner le regard, alors que l’égyptienne devrait presque être invisible pour elle. En tout cas, pour la fille sous burqa, la dame en elle-même était difficile à repérer et il fallait rester énormément concentré pour ne pas la perdre. L’adolescente déglutit, se sentant oppressée par cette femme, même si il y avait des dizaines de marines et un gros mur entre elles.
« Maiffa ? » interpella la voix du baron.
La jeune fille, déconcentrer par ce simple appel, perdit pour de bon cette étrange apparition dans la foule.

« Oui, j’arrive, soupira la petite égyptienne en s’éloignant de la fenêtre. Que faisons-nous ?
- Nous allons à la bibliothèque, répondit Norbert en se grattant le menton. J’ai quelque chose à vérifier. Ensuite, nous irons nous reposer pour aujourd’hui. »

Fort heureusement, la bibliothèque n’était pas excessivement loin et ils purent y aller seuls. Sur le chemin, ils échangèrent un peu plus.

« Que vouliez-vous dire par ‘’C’est trop tôt’’ pour m’occuper de ce genre d’histoire ? demanda la jeune fille.
- J’aurais espéré que tu ne relèves pas immédiatement… ronchonna le vieil homme.
- Si vous m’embarquez dans un combat, je veux savoir où je vais, c’est normal non ?
- Il est vrai. Ta mère m’a demandé de te trouver lorsque le moment serait venu, et de te former.
- Pour combattre les ‘’dieux extérieurs’’ ?
- Pas tous. Un en particulier. Je t’en parlerai un peu plus ce soir.
- Et vous dans tout ça ? Vous êtes quoi ? Un super héros ?
- Juste un chasseur mon enfant. Ah, voilà la bibliothèque nationale. »

Le bâtiment, solennel et construit, non pas sur le modèle colonial, mais sur un style bien plus austère et occidental. A première vue, l’édifice rappelait un peu le British Museum en plus petit. Là aussi, les gens qui travaillaient et fréquentaient le bâtiment était principalement mulâtre et étrangers. Quelques haïtiens parcouraient les rayons, principalement des étudiants extrêmement chanceux. Le baron s’installa à l’un des nombreux rayons français et donna quelques instructions à Maiffa pour qu’elle retrouve certains ouvrages en anglais dont il avait besoin.
« Et surtout, si jamais tu dois en prendre un qui est trop haut pour toi, tu ne fais pas d’esbrouffe, tu prends une échelle ou tu demandes à quelqu’un. D’accord ?
- Oui chef. »
Il était vrai que du haut de son petit mètre soixante, l’égyptienne ne pouvait atteindre la plupart des rayons seule, ceux-ci s’étalant sur au moins trois bon mètres en hauteur chacun. Cependant, pour une bibliothèque nationale, le catalogue était très réduit, ce qui frustra quelque peu la petite en burqa : elle adorait les bibliothèques et les livres. Surtout ceux qui traitaient d’histoires et de mythologie. Elle aimait aussi la fiction, et adorait particulièrement les histoires avec des personnages un peu trop forts par rapport au commun des mortels. En y pensant, elle espérait qu’au prochain voyage, ils arriveront dans un endroit où il y aura des cinémas et des jeux-vidéos. Elle parcourut les rayons bien rangés, mais le livre était manquant.
« Vous cherchez ‘’Sombres sectes africaines’’ ? » lui demanda une voix à sa droite. L’intervention fit sursauter la jeune fille qui se retourna vivement. C’était un homme banal, la quarantaine, costume blanc en coton et panama.
« Oui, lui répondit l’égyptienne avec timidité. Il est plus haut ?
- Non, je l’ai juste là, je viens de terminer, indiqua l’homme avec un sourire. Vous êtes berbère ?
- Egyptienne.
- C’est rare de voir quelqu’un en tenue du désert, tenez voici votre livre. »
A l’intérieur du voile intégral, Maiffa sourit. A son époque d’origine, ce vêtement était vu comme un signe de soumission religieux extrémiste, son véritable sens s’étant perdu. Le fait qu’un homme blanc lui dise cela lui donnait du baume au cœur, même si c’était des plus logiques, étant donné que l’on était dans la décennie 1930. Elle lui accorda un signe de tête et le laissa partir. Elle aurait juste apprécié pouvoir lui demander, à son accent, s’il ne viendrait pas d’Australie. Dommage donc.
Mar 26 Juin - 11:10
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@Crédit : Elzielai
Re: L'Horreur Flottante
« Tu en as mis du temps Dirk, râla aussitôt Donna. Tu faisais de la gringue auprès des nègres ou quoi ?
- Mais non, il y avait juste quelqu’un qui avait besoin de notre livre. J’ai juste un peu discuté avec voilà tout.
- A quoi elle ressemblait ? réagit aussitôt Guy fiévreusement.
- Aucune idée. Elle était habillée comme une bédouin du désert, répondit le détective en haussant des épaules. Bon, revenons à nos mama et doudou.
- Mambo et Hungan bordel, sale raciste, pesta la jeune femme en frappant du poing sur la table.
- Ma chérie, tu viens de dire nègre, glissa doucement James avec une lueur taquine dans le regard.
- Ce… Ce n’est pas pareil. Nègre, c’est ce qu’ils sont avec leur couleur de peau. Mama et doudou, c’est insulter leur culture, se rattrapa l’étudiante qui voyait son visage devenir de plus en plus rouge et sa voix de plus en plus aigu.
- Surtout que c’est une sorte de dérivée du christianisme, renchérit Guy d’un air peiné. Tu déconnes Dirk là, tu veux qu’on se fasse décapiter dans la rue à notre sortie ou quoi ?
- Bon bon, ok, j’arrête de déconner avec le vaudoo si Donna cesse de dire nègre, marchanda l’australien.
- Vendue, proclamèrent les trois autres. On sera bienpensant jusqu’à la fin de cette histoire monsieur l’avant-gardiste. »

Là-dessus, le quatuor fit le point sur leurs recherches. Rien à propos de l’étang céleste, mais cependant, sur l’Horreur flottante, ils avaient commencé à trouver certaines choses…

*
* *

« Ecoute moi bien Maiffa, car ce que je vais t’expliquer sera la base de ton combat de toute ta vie. Les dieux extérieurs sont des forces de tous les paradoxes possibles. Ils sont les sources de vie, mais aussi de morts. Tu dois retenir deux d’entre eux pour l’instant : Azathoth, le chaos nucléaire, aussi appelé le Sultan des démons. Il est aux confins de tous les univers et de toutes les dimensions, car il ne provoque que la mort par sa simple présence. Mais la destruction qu’il provoque par son simple passage fait apparaître les constellations, les planètes et les soleils. Si la vie existe, c’est uniquement parce qu’il existe. Il ne peut y avoir la vie sans la mort après tout.
Mais Azathoth n’est que haine, destruction et fureur. Il ne viendrait jamais sur Terre pour la détruire, il en est incapable de prendre la décision. Donc, à lui seul, le Sultan des démons n’est pas un danger en soi… Mais hélas, il existe Nyarlathotep. Descendant du monde aux sept soleils, Abbith, il répand le chaos sous ses milliers de formes et de masques. Son plus grand plaisir est d’implanter les graines du désordre, de les faire grandir… et une fois qu’elles éclosent, il observe le peuple de la planète se corrompre, s’entretuer et mourir dans la folie et la destruction. Parfois, ils donnent aux plus fous les capacités pour invoquer son terrible maître pour une destruction totale et immédiate.
- Nous n’avons aucune défense ?
- Nous t’aurons toi et certainement d’autres. Mais auparavant, les dieux très anciens se sont arrangés pour repousser Azathoth et sceller leur plus grand prêtre.
- Où sont ces dieux ?
- Ils ne sont plus là aujourd’hui. Sans prière pour leur donner de la puissance, ils ont été détruit ou bien sont en convalescence. J’en suis le premier peiné, car je les ai connus.
- Pourquoi moi ?
- Tu le sauras bien assez tôt ma douce enfant. Mais revenons sur Nyarlathotep, car, comme je le craignais, l’un de ses masques pourrait être impliqué. Selon le major Medwin, en plus des rebelles, des meurtres et d’autres crimes atroces ont commencé à faire leur apparition. Soit les rebelles ont formé un culte pour le Chaos Rampant pour gagner en puissance, soit c’est quelqu’un d’autre pour des raisons inconnues. Peut-être ce suspect blanc. »

*
* *

« Bon, en recoupant les données issus de ce livre, on peut se rendre compte qu’il faut plusieurs choses, mais ça reste très incompréhensible, exposa Donna. L’auteur n’est pas resté jusqu’au bout et il y a beaucoup de zone d’ombres. Pour invoquer cette ‘’Horreur Flottante’’, il faut tout d’abord une créature mi-homme, mi lézard, noir comme le jais. Lors d’une cérémonie nocturne, avec danses et suicides rituels, ils sacrifient la créature qui contiendrait leur dieu. C’est tout ce que l’on peut savoir.
- C’est déjà pas mal, approuva James. Ce qu’il faut maintenant, c’est en apprendre plus sur la créature reptilienne.
- Je ne suis pas sûr que ce soit vraiment utile, hésita Dirk. Je ne comprends même pas pourquoi nous sommes en train de fouiner dans toutes ces conneries. C’est quoi le rapport avec Haïti ? De ce que j’ai lu, ce culte est nigérien.
- Il… Il faut que l’on en sache plus, bégaya Guy. C’est primordial.
- Pour que l’on se souvienne de ce que l’on fait ici ? J’en doute. On a encore quelques pistes à suivre, on pourra suivre ces balivernes une fois que tout sera terminé, chez nous, au frais à New York. »

*
* *

« Si ce culte est nigérien, quel est le risque ici ? demanda Maiffa au vieux baron.
- L’Horreur Flottante peut être invoqué partout et à n’importe quel moment de l’année, du moment que les conditions soient réunis. Il faut que ce soit la nuit, lors d’un rituel où les vieux se déchirent la chair avec des pierres tranchantes et en sacrifiant l’Hôte. L’Hôte est un masque de Nyarlathotep servant de passerelle. Il est un peu comme une chrysalide abritant le plus horrible et le plus mortel des papillons. Il suffit de l’ouvrir à ce moment précis pour invoquer l’Horreur Flottante.
- Mais comment apparaît l’Hôte ? demanda la jeune fille.
- Il faut une pierre magique, elle aussi tranchante. Elle est facile à reconnaître : elle est verte, effilé comme un rasoir et est recouverte de symbole cunéiforme datant de l’invention de l’écriture en Mésopotamie. Ne t’avise même pas de la toucher, une seule coupure, aussi infime soit elle, et tu te retrouves infecté par le pouvoir de Nyarlathotep et tu serais soumise à sa volonté. Tu n’existeras plus, et tu ne seras plus que l’Hôte, prête à libérer sur le monde un des avatars le plus terrible de Nyarlathotep.
- A quoi ressemble-t-il ?
- Impossible de le dire. Tout d’abord, parce que ceux qui assistent à l’arrivé de cette chose deviennent fous, ou meurent de … ses mains, pattes ou quoi qu’elle ait. Deuxièmement, un dieu est une force, et l’Horreur Flottante apporte les quatre calamités les plus craintes de l’Humanité.
- Guerre, Famine, Pestilence et Mort ? Mais…
- Oui, ce sont les quatre Chevaliers de l’Apocalypse. Ils ont été imaginés et décrit suite à diverses invocations de ce masque. Si l’Afrique est bien souvent dans la mouise, c’est hélas dû aux invocations répété de ce monstre.
- Et aussi aux chinois, européens et…
- Oui bien sûr, mais tu oublies que la Guerre peut représenter la Conquête, et à ton époque, il y a plus de guerres économiques que de batailles rangés. En tout cas, s’il est invoqué à cette époque, l’Horreur Flottante risquerait fort bien d’avoir une forme très différente. Nous devons à tout prix empêcher cette catastrophe d’arriver. Je dois passer un coup de fil. »

Une heure plus tard, on leur avait accordé deux chambres à l’hôtel Oloffson et Maiffa se prélassa avec délice dans le lit grande taille.
« Je compte sur toi pour être raisonnable, dit le baron à sa protégée. Si tu as faim, utilise le téléphone, et assure toi de prendre ce que l’on te donne sans te faire voir.
- Ne vous inquiétez pas, j’y suis habituée je vais me faire livrer à dîner là avant de me déshabiller.
- Très bien. »
Norbert laissa la petite égyptienne à son intimité et regagna sa chambre. Le lendemain, il la retrouva avec surprise de nouveau avec sa burqa, en train de prier en direction de l’orient. Il s’assit sur le lit et assista à la fin de sa prière. L’aurore baignait la chambre dans une ambiance sanglante, puis orangée. Petit à petit, alors que Maiffa terminait son rituel matinal, la lumière se fit jaune puis blanche.
« Je ne savais pas que tu étais musulmane, commenta pensivement le vieil homme.
- Vous dites cela à cause de ce que je suis en dessous ? questionna la jeune fille avec malice.
- Oui, pouffa Norbert avant de se reprendre. Les tiens étaient persécutés par les religieux non ?
- En effet. Mais je ne suis pas idiote, si je suis comme cela, c’est soit l’évolution, soit qu’une puissance supérieure en a décidé ainsi. Dans les deux cas, je suis sereine par rapport à Allah.
- Je vais te chercher un petit déjeuner ?
- Volontiers. Merci beaucoup. »

Après un repas copieux constitués principalement de fruits exotiques et de plats en sauce, l’étrange homme exposa à l’égyptienne le programme de la journée : faire le tour des mambos les plus puissantes de Port-Au-Prince, dénicher les rebelles cacos, mais surtout, commencer par rendre visite au major Medwin pour voir s’il y avait du nouveau.
Sur le chemin, Maiffa soupirait sans cesse de satisfaction en se frottant le ventre, visiblement repue. Les deux amis discutèrent de la culture culinaire de l’île jusqu’à leur arrivé à l’hôpital militaire. Le major les reçus aussitôt et sitôt les politesses et le café expédiés, le major leur donna les nouvelles : s’ils ne savaient toujours pas où se terraient les rebelles, hier soir, leur suspect blanc a été perdu à Bel Air.

« C’est un quartier nègre, indiqua le major avant de poser une main sur sa bouche. Hum. Désolé mademoiselle.
- Ce n’est pas la peine de vous excuser si vous refaite l’erreur juste après major, indiqua la jeune fille avec un mouvement de ses mains gantés pour appuyer sa critique.
- Grmblr, toussa le militaire pour exprimer son mécontentement. Donc, quartier Haïtien. C’est ici que se trouve le Marché de fer, une sorte de bazar ou de souk couvert où vous pouvez trouver n’importe quel produit, pourvu que vous sachiez vous protégez des pick-pocket et des produits périmés. On a aussi la poste, les quais et les entrepôts. »
Le duo de consultant s’emparèrent d’une carte et l’examinèrent. Bel Air représentait la zone nord-est de la ville, juste à côté de l’ambassade américaine. Elle bordait le quartier de La Saline, qui était la zone la plus pauvre et la plus dangereuse de Port-Au-Prince, mais normalement, même les rebelles ne devaient pas s’y trouver, ils devaient plutôt se retrouver plus à l’extérieur de la ville.
Le téléphone sonna, le major écouta l’appel et transmis les nouvelles en soupirant :
« Une émeute vient d’éclater au Champ de Mars, des casseurs et des cinglés en ont profité pour faire leurs conneries habituelles. Je vais envoyer des agents les arrêter et les ramener à l’ambassade pour que je puisse les interroger. Vous voulez patienter ici pour participer ?
- Non, nous avons beaucoup à faire, susurra le chasseur. Laissez-nous un message à l’hôtel pour que l’on passe après vous.
- Fort bien, concéda l’américain trapu, je vous libère donc. Faites attention dehors, tout le monde semble devenir de plus en plus fou sur cette île. »

Les trois personnes se saluèrent et se serrèrent la main. L’étrange duo prit la direction du quartier Bel Air. Dans l’enfer du dédale urbain, Maiffa et le baron Odens avaient parfois bien du mal à se repérer, alors pour faire passer le temps, ils entreprirent de faire un brin de causette :
« Vous avez dit hier que vous étiez un chasseur, interrogea Maiffa en s’intercalant pour laisser passer un couple de métis.
- Oui en effet, confirma le vieil homme qui laissa passer les deux jeune gens dans la ruelle étroite.
- Mais, vous chassez quoi exactement ? Pour que ça en fasse votre profession ?
- Tu t’en doutes déjà un peu n’est-ce pas ? répondit le vieillard avec un rictus amusé.
- Les Dieux Extérieurs ? Mais ce qui m’intéresse surtout, c’est pourquoi ?
- Oula, dit aussitôt Norbert avec surprise. Non, on ne peut pas chasser les dieux, à moins d’en être un soit même. Non, moi je chasse leurs serviteurs. Sans personne pour les aider, ils ne peuvent rien faire.
- D’accord, mais pourquoi ? insista la petite égyptienne en se tournant vers lui malgré l’impossibilité de lire quoi que ce soit sur son visage.
- Je te le dirai surement, mais pas aujourd’hui Maiffa. Il faut pour l’instant que l’on reste concentré sur notre mission.
- Je dois insister, Baron, je préfère savoir où je vais mettre les pieds.
- Je sais ma petite, je sais. Mais crois-moi, pour le moment, ces informations t’encombreraient plus qu’autre chose. »

Le duo se tût et l’adolescente garda le silence, non pas parce qu’elle faisait la tête cette fois, mais bien parce que son esprit était concentré à la fois sur le trajet, esquiver les passants qui avaient tendance à la regarder bizarrement à cause de son accoutrement intégral, et surtout, remettre de l’ordre dans toutes les idées qui l’assaillaient. Pour quelqu’un d’à peine sorti d’un coma, encore amnésique, elle prenait tout de même tout cela très facilement, comme si son cerveau avait réussi à se blinder après une épreuve dont elle n’avait plus de traces dans ses souvenirs. Et pourtant, il y avait de quoi faire blanchir les cheveux de n’importe qui : voyage dimensionnel, disparitions, arrivé dans un pays au bord de la guerre civile…
A proximité du Marché de fer, le vieux bonhomme s’arrêta et commença à frictionner sa bague changeant de couleur et enfila des grosses lunettes rondes, épaisses, et dépareillés. Alors qu’il faisait tout ça, trois hommes assez costauds, fixaient outrageusement le vieil homme et sa protégée. Ils leur adressèrent la parole d’un ton assez agressif, roulant des mécaniques avec leurs épaules, se faisant aussi massifs que des gorilles.

« Baron, je pense que nous nous faisons agresser, nota Maiffa en apercevant une lame apparaître dans la main de l’un de leur interlocuteur.
- Oui, mais eux, ils nous parlent en français, note le bien, ce ne doit pas être n’importe qui.
- En attendant, je fais quoi ? On est en pleine rue, je pense que ça ferait très mauvais genre si je me déshabillais ici.
- Enlève tes gants. Je dois rester concentré pour ma part. »
Cet échange se passa dans le plus grand des calmes, et Maiffa se plia aux ordres de son protecteur, ôtant ses parures de mains, bien que les manches extrêmement longues de sa burqa dissimulaient ses petites mimines. L’un des hommes banda ses muscles et arbora un sourire à la fois pervers et carnassier. Visiblement, il avait reconnu la jeunesse de Maiffa juste avec sa voix étouffée par la cagoule, et cela lui donnait les idées les plus noires et malsaines. La jeune fille se tourna vers lui et exerça une petite poussée toute molle de sa main sur le torse du malandrin…
… qui décolla aussitôt pour s’écraser contre un mur dans un bruit sourd. Il tomba au sol comme un gros sac à patate, mais il était assommé bien avant de toucher le sol. Les deux autres se retournèrent aussitôt, mais Maiffa était déjà partie à l’assaut. Elle souleva le premier du haut de son petit mètre soixante, et le fit traverser une fenêtre du troisième étage d’une maison juste à côté de sa position. Le troisième eu le temps de préparer sa lame pour tenter de poignarder la jeune fille, mais elle put arrêter sa main en lui attrapant le poignet. D’un petit mouvement sec, elle le lui brisa et lui donna un coup de paume qui plia l’agresseur en deux, tout en le faisant glisser sur plusieurs mètres. L’égyptienne observa son travail et émit un petit commentaire d’un ton léger :
« En effet, ça ne libère qu’une partie de ma force, et je n’arrive pas du tout à la gérer.
- Imagine les dégâts que tu aurais faits sans ta tenue alors, lui répondit le vieux bonhomme toujours aussi concentré. Tu les aurais déchiqueter en morceaux juste avec des gifles. Tiens, viens là pendant que je termine, tu vas comprendre ce que je suis en train de faire. »
Il lui tendit ses lunettes tout en continuant de triturer son bijou ornant son index. En plaçant la paire de verre correctrice devant l’épais masque à carreaux recouvrant ses yeux, la jeune fille sentit sa vision se déformer et s’altérer. Des auras colorés dans des tons de jaunes et de rouges apparurent, rayonnant à travers les murs.
« Ce sont les auras des personnes ayant un pouvoir magique, ou une volonté surhumaine dans le coin, expliqua le vieil homme. Comme tu peux le voir, il y en a pas mal. Nous allons commencer par les plus puissants, et on passera ainsi tout le quartier au peigne fin.
- Pourquoi s’intéresser à ces gens ? questionna la jeune fille.
- Je suspecte le culte de l’Horreur Flottante d’être mêlé à cette histoire. Il faut donc faire le tour de tous les gens doués en matière de magie, d’occultisme et etcetera. Si notre homme a disparu ici, ce doit être pour une bonne raison.
- Pour faire disparaître tout un groupe cependant, il ne faudrait pas plutôt suspecter un autre groupe ?
- Bien sûr que si, mais cette homme seul m’intéresse. Bel Air est connu pour regorger de mambos, s’il est venu ici et qu’il en a profité pour semer ses poursuivants, c’est qu’il avait affaire avec un maître de l’occulte. Mais laisse-moi te poser une question ma petite, toi, tu es entraînée n’est-ce pas ?
- Oui, répondit la petite enburqané en ricanant doucement. Ca s’est vu ?
- Ils ont à peine eu le temps de réagir, ça se voit que tu es entraînée. Formidable d’ailleurs, ce sera une chose en moins sur lequel te former. Bon allons y. »

La jeune fille remit tout d’abord ses gants pour éviter tout incident et elle se mit à suivre son professeur qui lui expliqua un peu plus de choses pour les lunettes et sa bague : ce n’était pas de la magie, mais de la technologie. Alors oui, vu comment elle était avancée, cela pouvait paraître pour de la magie, mais c’était comparable à la situation suivante : si un homme de Néandertal tombait sur un fusil (quel qu’en soit la raison), ce ne serait qu’un bâton magique crachant le feu et le tonnerre. Et le jour où il sera capable de la fabriquer, ça cessera d’être de la magie pour devenir de la science.
Toutes les forces magiques n’étaient que des sciences incompréhensible qu’il fallait chercher à conquérir, et non à craindre. La jeune fille acquiesça sans plus en discuter, elle était elle-même curieuse, très certainement jusqu’à y risquer sa vie.

*
* *

« Ca va Dirk ? Tu es pensif depuis que nous sommes partis de cette tireuse de carte.
- Ca va aller James, mais entre ses prédictions et les absences à répétition que l’on se tape, ça commence à être compliqué de garder le fil. Qui nous dit qu’on ne vient pas encore d’avoir une crise et qu’on va encore se retrouver quelque part, n’importe où, à commencer par une chambre d’hôpital.
- C’est parce que cette nè… garce, se rattrapa Donna. Donc, c’est parce qu’elle a dit que tu étais mort, et que tu allais mourir à nouveau ? Tu sais comment sont ces gens, ils te balancent vingt présages funestes pour que tu deviennes parano et que tu te sentes obligé de revenir.
- Certainement, approuva le détective. Mais elle nous a rappelé une chose importante en lien avec notre présence ici.
- Je… Je n’ai pas confiance en cette Mama Joséphine, commenta Guy qui jouait nerveusement avec son flingue dans sa poche. En plus, c’est quoi cette histoire de papillon ? Je me rappelle bien avoir une boîte d’allumette dans mon sac alors que je ne fume pas, il doit donc contenir le cadeau que l’on doit lui offrir. Mais en quoi elle pourrait nous aider ?
- Nous ne pourrons pas le savoir sans ce cadeau, dit Dirk. Séparons-nous pour le moment. Vous trois, vous retournez à l’hôtel Oloffson. En plein quartier blanc, avec un anthropologue, je ne risque pas grand-chose.
- On… on ne doit pas se séparer, répondit Guy en posant une main sur l’épaule. Si nous ne restons pas ensemble, on va se faire tuer.
- On ne risquera rien dans le quartier de Pacot. Je vous l’assure. Je pourrai me débrouiller seul. Allons chacun de notre côté, et retrouvons nous à l’hôtel Prince, on logera là-bas si vous êtes si inquiet. »

*
* *

Quatrième échoppe banal, quatrième planque pour un sorcier vaudoo, un expert en occulte, ou tout autre surprise. L’étrange duo faisait à présent face à une boulangerie diffusant de douces odeurs de viennoiseries typiquement française. Le second ayant adopté une attitude agressive, Maiffa préféra passer en première, frictionnant encore ses phalanges engourdis par la pluie de coups qu’elle avait été obligée d’administrer.
Les deux boulangères à l’intérieur eurent un mouvement de recul et se signèrent en voyant Maiffa. Un gros homme avec un fusil de chasse en bandoulière surgit de l’arrière-boutique, mettant en joue la jeune fille. Le baron, qui était juste derrière sa protégée, provoqua un bruit strident avec sa bague et l’arme tomba en morceau. Le garde tomba sur ses fesses et se signa à son tour, tremblant et cachant son visage pendant que Maiffa l’enjamba, son protecteur à sa suite.

Comme prévu, dans une petite salle de l’arrière-boutique, se trouvait une haïtienne au calme olympien. Elle observa la petite adolescente arriver sans aucune peur ni surprise. Visiblement, elle était préparée à l’arrivé des deux voyageurs dimensionnels. Elle était en train de mélanger son tarot et leva un instant les yeux pour examiner la nouvelle arrivante. Elle semblait plus embarrassé par la burqa que choquée, mais elle acquiesça de la tête en les invitant à entrer :
« Je vous attendais. Veuillez m’excuser pour la petite surprise avec Michel, mais je devais m’assurer que vous étiez le bon duo, et pas le premier couple d’étranger venu.
- Vous parlez du garde ou du hungan qui a essayé de nous éventrer ? intervint la jeune fille.
- Du garde, mais je ne suis pas surpris pour Papa Pierre. Il y a beaucoup de perturbation dans l’air.
- Vous n’avez pas l’air perturbé vous, commenta Norbert en se grattant la barbe.
- J’ai quelques grigris de la plus puissante mambo de Port-Au-Prince. Vous êtes ici pour combattre le culte de l’Horreur Flottante n’est-ce pas ? enchaîna la cartomancienne tout de go pour entrer dans le vif du sujet. »
Le duo s’échangea un regard avant d’assoir en face de la jeune femme. Elle avait le regard vif, mais inquiet. Un visage bien rond, aux traits agréables et aimables, mais creusé par les cernes indiquant des mauvaises nuits. Un corps fin, mais qui flottait dans le tissu, prouvant une perte de poid. Sans réponse de leur part, la jeune dame prit leur silence pour un consentement :
« Je suis Marie Jérôme, se présenta-elle en jouant habilement avec ses lames de tarots. Je sais déjà que vous ne souhaitez pas que je lise en vous.
- Cela aiderait pourtant ma coéquipière ici, indiqua le baron avec un geste de la main vers sa protégée.
- Non, elle a raison. Je préfère travailler moi-même pour recouvrir ma mémoire baron, dit Maiffa avec légèreté.
- Quoi qu’il en soit, je vais vous aider. Je vais vous indiquer où se trouve Mama Joséphine, elle vous en parlera un peu mieux. C’est elle qui combat le plus activement la secte.
- Merci beaucoup, répondit le vieux bonhomme avec sa voix la plus chaude. Mais malheureusement, je dois aussi vous poser des questions sur vos clients habituels.
- Je n’en ai pas hélas, affirma aussitôt Marie avec un signe de tête négatif.
- Nous recherchons un étranger, dans le genre américain, seul, qui serait venu récemment, poursuivit le vieil homme. Ca vous dit quelque chose ?
- Et bien, il y en a quelques-uns. Un médecin de l’hôpital militaire. Quelques touristes. Un riche négociant en coton… Mais je ne tiens pas de registre, je dois rester connectée aux astres et ça me prend beaucoup d’énergie.
- Je comprends tout à fait, nous allons nous contenter de cela. »

Le baron comprit qu’elle n’y mettait pas de la mauvaise volonté, bien au contraire. Mais elle n’avait visiblement pas plus d’informations à leur confier. Une des deux boulangères entra alors dans la pièce, un petit plateau de viennoiseries aux mains. Elle connaissait même le moment de leur départ ! Voilà qui était bien étonnant. La jeune fille pouffa doucement et s’empara d’un croissant, même si elle ne pouvait le manger immédiatement. Ils remercièrent la cartomancienne et prirent congés.

*
* *

Dirk Kessler avait atteint sa destination. Il vérifia plusieurs fois l’adresse pour en être sûr, mais si, l’anthropologue était quelqu’un de très simple, vivant dans une petite maison coloniale, comme un américain de classe moyenne. D’habitude, les hommes comme lui se terraient dans de splendides manoirs achetés pour une bouché de pain, et quadrillés par bien des gardes. La seule excentricité de la demeure, c’était d’être à l’écart des autres dans le quartier. Ce n’était pas pour le terrain, il y avait des mises en vente un peu autour, pour des agences de mûlatres et d’américains.
L’australien s’avança vers la porte d’entrée et dégaina son colt 1911 : la porte était fracturée et des dizaines de traces de pas boueuses parsemaient l’entrée et le salon, qu’il apercevait depuis l’entrebâillement de la porte. Il arma le canon et silencieusement, il poussa la porte d’un petit coup d’épaule. La tête baissée, l’arme bien assurée en main, son œil dans la mire métallique pour être prêt à tirer, il pénétra dans la pièce principale où régnait un grand désordre. Le détective entama dès son entré un petit tour sur lui-même pour vérifier tous les angles de la salle et traversa rapidement la pièce, presque sans bruit, retenant à moitié sa respiration. La chambre présentait le même désordre, sauf qu’à présent, il y avait aussi des traces de sang. Sur la porte de la salle de bain, il y avait un coq noir empalé à même la porte avec une machette, et une grande quantité de sang aux relents de mauvais rhum. Le détective se rappela de ses lectures à la bibliothèque et se rappela qu’il s’agissait ici d’une offrande au Baron Samedi, le maître des morts et des zombies, l’un des Loa régissant la spiritualité vaudoo. L’homme solidement charpenté se doutait de ce qu’il y avait derrière cette porte, mais il devait l’ouvrir et regarder, juste pour en être totalement sûr. L’odeur pestilentielle lui sauta immédiatement à la gorge, tout comme l’horreur de la situation : le pauvre homme avait été sauvage déchiqueter et mis en pièces, exposant l’intérieur de la machinerie humaine dans sa splendide violence, le tout baignant dans tous les fluides possibles.

L’instant d’après, il était allongé sur son lit à l’hôtel Prince, Guy le regardant avec curiosité. Il comprit qu’il venait de lui conter ce qu’il avait vu, et découvrit un petit journal dans sa main.
« Tu viens de me dire que tu l’avais ramassé dans la chambre, expliqua Guy qui avait deviné la situation. On allait regarder à l’intérieur. »
L’australien hocha de la tête et ouvrit le journal, et sauta directement à la dernière entrée. Le docteur en anthropologie, à la date du 27 octobre, décrivait avec une écriture fiévreuse et tremblante comment il avait accompagné James Stirling et son groupe pour faire une reconnaissance du côté de l’Etang Céleste, au-delà des collines de Port-au-Prince, en plein milieu des marais. Il raconte ensuite qu’une créature reptilienne, grande comme un homme, avec des écailles noires comme la nuit, se baladait au milieu d’une petite masse de haïtiens fous, dansant avec des mouvements quasiment impossible à reproduire pour des hommes normaux, et dont les vieux se suicidaient rituellement lors de ces danses avec des cailloux tranchants comme des rasoirs. A la fin du texte, Notheast avouait qu’en voyant ce spectacle et à cause de son grand âge, il avait peur de souffrir pareil traitement, si ce n’était pire. Alors il s’était enfui, abandonnant le groupe. Pendant sa fuite, il aurait vu une créature gigantesque et monstrueuse, mais les deux détectives se mirent d’accord pour s’accorder à dire que cette chose ne devait être que le fruit de l’imagination de l’homme, choqué d’avoir assisté à des suicides en masses et un homme déformé ou frappé d’une effroyable maladie de la peau. Il n’empêche qu’à la fin de cette dernière entrée, tout en bas de la page, le scientifique donnait toutes ses bénédictions au groupe pour qu’il réussisse à sauver Jack Stirling de la secte.

*
* *

Norbert Odens et Maiffa Inès entrèrent dans l’ambassade américaine où ils furent aussitôt pris en charge par des marines qui les menèrent en coulisse. Des gens avaient été arrêté, et vu leurs statuts des plus spéciaux, ou en tout cas, la valeur de leurs informations était spécial. Le major les attendait dans un couloir spacieux. Six gorilles en costard gardaient trois porte, posté par paire d’une part et d’autre de la porte.
« Qu’est-ce que vous avez péché alors mon cher major, commença le baron en se frottant les mains comme un restaurateur se rendant à la criée.
- Un agitateur soûl qui nous a aussitôt balancé des infos tellement il avait la trouille, un type bizarre que l’on pense être un rebelle caco et un dernier, un mulâtre bien connu de nos services.
- Très bien, Maiffa sera avec moi pour qu’elle voie comment on s’y prend. Ils sont là depuis longtemps ?
- Le premier et le troisième depuis l’émeute. Le second était en train de poursuivre des gens avec une grosse machette, exposa le major.
- En pleine rue, en plein jour ? questionna Maiffa avec surprise.
- Exactement, confirma le major.
- On va commencer par ce monsieur alors. » décida Odens qui s’avança vers la deuxième porte. Il l’ouvrit, Maiffa à sa suite, et avança d’un pas dans la petite pièce. L’homme à l’intérieur, habillé de haillon, était effondré sur la table. Le baron, avec précaution, attrapa le crâne de l’homme, et le souleva pour vérifier, mais oui, il était bien mort. La petite adolescente se pencha pour observer le visage du trépassé :
« On dirait qu’il a été empoisonné, il a vomi du sang et il n’a pas de blessure ou de traces de coups.
- En effet, laisse-moi vérifier, demanda le vieil homme en passant sa bague sur le cadavre.
- Pourquoi il a un œil tatoué au beau milieu du front ?
- C’est le signe de son appartenance au culte de l’Horreur Flottante, expliqua le vieil homme. Dans ce mythe, ce troisième œil est le portail reliant notre monde au plan où l’Horreur Flottante attend son heure. Le détruire romprait le pont. Ah, voilà la cause de la mort : ingestion de poison de poisson globe.
- Du fugu ? Il y en a ici ?
- Ce ne serait pas étonnant qu’on en pêche… ou bien qu’on en obtienne autrement avec un peu de magie.
- Et vous pensez que c’est vraiment un rebelle caco ? Il ne semble pas vraiment être un homme du peuple.
- Je ne sais pas Maiffa, même le peuple le plus pauvre de cette île ne porte pas des vêtements aussi moisis et déchirés, de même pour les tatouages. Mais ton idée n’est pas mauvaise. »
Ils sortirent de la pièce où le baron informa immédiatement le major, et celui-ci s’engouffra en quatrième vitesse dans la salle d’interrogatoire.

Norbert enchaîna sur la première porte et s’avança d’un pas rapide, la jeune fille toujours derrière lui. A l’intérieur, le type était salement entamé par la fatigue et l’alcool, et même rester assis semblait lui coûter un effort surhumain. En voyant arriver le chasseur venir à lui avec son air le plus autoritaire, le type leva aussitôt les mains pour réclamer la paix et se mit à table :
« Oui c’est bon, je vous l’ai dit, on a reçu les caisses de monsieur Stirling depuis un bail et il n’était pas encore venu le chercher.
- Qui est Stirling ? demanda aussitôt Maiffa.
- Non mais, elle vient de quelle planète la bédouin là, ronchonna le pochetron. Sérieusement, oh, faut lire le journal la gamine. »
Après que Maiffa lui ait claqué la tête sur la tête deux fois, ce qui lui explosa le nez et repeignit une partie de sa face en rouge...
« Ok ! Ok ! pleura-t-il aussitôt. Je rigolais c’est tout. C’est un gros industriel qui vend des armes et des munitions. Officiellement, il en vend à tout le monde, mais comme je l’ai indiqué au major un peu plus tôt, il en vend aussi aux rebelles ici. Il a même envoyé son fils pour conclure un accord, on l’a vu à l’entrepôt et on lui a donné le reçu à lui et à son père. »
Le baron prit quelques notes et d’un hochement de tête, il prit congé du malheureux. A l’extérieur, il demanda à Maiffa de le laisser faire pour le troisième, sinon on allait les suspecter de meurtre. Elle accepta et ils passèrent au troisième suspect. Il s’agissait visiblement d’un hungan. Ventripotent et au visage bien rond et gras, il inspirait la sympathie. Le monsieur, d’une voix chaude, se présenta : il était l’apprenti de Mama Joséphine, et il les attendait.
« C’est la plus puissante mambo de Port-au-Prince, insista le prêtre avec un petit rire enjôleur. Elle veut vous voir demain soir, elle ne sera pas libre avant.
- Mais, vous avez été arrêté pour quoi du coup ? demanda le baron en empêchant Maiffa de se bidonner dans son coin.
- Je passais simplement dans la même rue pour me rendre à l’ambassade américaine, répondit l’occultiste avec un rire franc.
- Je m’en doutais, ricana aussitôt Maiffa qui se tenait les côtes. Mais vous êtes connus de leurs services pour quels raisons ?
- J’ai réussi à séduire la fille du gouverneur, avoua le gros haïtien avec un grand sourire. Il m’a un peu dans le nez depuis.
- A cause de votre… gros magnétisme j’imagine, roucoula la petite adolescente en s’installant devant le prêtre pour continuer la conversation plus confortablement.
- Maiffa ! réprimanda aussitôt le baron en rougissant.
- Laissa la donc, c’était très drôle, apaisa le prêtre. On m’appelle Petit Jean, comme dans Robin des Bois oui. Si Dieu et les Loas nous ont dotés d’autant de sensibilité à ce niveau-là, je ne pense pas que ce soit uniquement pour des détails pratiques lors de la reproduction.
- Je suis d’accord, approuva la petite emburqané. Il doit y avoir une bonne raison, et on serait stupide de ne pas en profiter. »
Norbert se cacha un instant les yeux en posant une main contre son front, mais laissa sa protégée discuter longuement de choses et d’autres avec le dénommé Petit Jean. Lui, pendant ce temps-là, allait s’occuper de la paperasse avec le major, notamment, du recueil de preuves médico-légales concernant le trépassé. Il la laissait faire, car après tout, ce genre de conversation paisible, ce genre de personnes, c’était ce qu’elle allait défendre. Elle pouvait, et devait même, profiter de ce genre de choses, si elle voulait être leur défenseur.
Après une bonne heure, la jeune fille prit le congé et les deux chasseurs de monstres rentrèrent à l’hôtel où ils purent déguster à nouveau un excellent plat local. Ils partirent ensuite se coucher, car ils savaient pertinemment qu’ils allaient bientôt se confronter aux rebelles. De plus, on sera le 31 octobre demain, la Fet Gede sera fêté juste après Halloween. Il ne leur restait que trop peu de temps.

La nuit passé, le duo se rendit aussitôt sur les quais et se mirent à la recherche de la fameuse entreprise de stockage d’exportation.
Mar 26 Juin - 11:13
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@Crédit : Elzielai
Re: L'Horreur Flottante
Guy Rendall et James Stirling attrapèrent les épaules de Dirk et le tirèrent juste à temps pour se dissimuler dans une petite allée, sur les quais. A côté d’eux, un vieil homme à la tenue complètement incompréhensible et une bédouin du désert passèrent, escortés par trois marines et le major Medwin. Dirk reconnu cette burqa, il avait rencontré cette jeune fille à la bibliothèque.
« Ils en ont après nous, susurra Guy. Ces deux-là sont partout là où on va, et ils vont aux même endroits que nous. Et maintenant, ils ont le BRN avec eux. Il ne faut pas qu’ils nous voient. »
Dirk acquiesça et se tassa dans la ruelle tout en faisant demi-tour. Tant pis pour cette piste, une fois que le BRN aura tout passé au peigne fin, il ne restera certainement plus grand-chose, ni grand monde. Dirk et ses amis prirent la poudre d’escampette.

*
* *

Il fallut jouer un peu des poings et de la matraque pour s’occuper du gérant et de ses acolytes, et pour cause, ils aidaient eux aussi les rebelles. Il ne fallut pas longtemps aux membres de la BRN pour dégotter les armes dissimulés dans les caisses. Il y avait pas moins de deux cents carabines, avec leurs munitions. De quoi déclencher une guerre surprise et faire du dégât. Maiffa s’apprêtait à retirer ses gants pour tout retourner, mais son mentor l’en empêcha : les agents du BRN n’apprécieraient certainement pas d’observer des prodiges musculaires improbables, la situation ne l’exigeant pas de surcroit. Le patron était un métis à la forte carrure, même s’il commençait à s’empâter avec son âge avancé. Le major dût prendre le temps de le cuisiner et de le menacer de lui faire toutes les misères juridiques possibles avant que le complice des cacos ne révéla leur planque : un entrepôt, pas très loin au Nord, près des collines menant aux marais.

*
* *

Faute de pouvoir suivre la piste des docks, les quatre américains se rabattirent sur la livraison du cadeau de Mama Joséphine. La boîte aux allumettes dans la poche, Dirk s’épongea le front en s’arrêtant devant le grand cimetière.
« Alors ? demanda agressivement Donna. Tu bouges oui ? Ou bien on te laisse ici ?
- Doucement ma fille, apaisa James. Que se passe-t-il donc monsieur Kessler ?
- J’ai… J’ai comme un blocage, répondit l’intéressé. J’ai l’impression qu’il faut à tout prix que j’évite le contact avec les cadavres. Comme si un puissant tabou me l’interdisait. Et si je viole cette règle… Quelque chose de terrible arrivera.
- Rah, bon sang ! s’exclama Donna. C’est vraiment pas le moment de faire la chochotte ou d’avoir des tocs.
- Faisons juste le tour, de toute manière, elle habite juste à côté, tempéra de nouveau l’industriel.
- J… j’espère qu’on ne va pas se faire repérer, avança Guy en regardant fixement chaque angle de la rue. Si on se fait chopper par le BRN, nous allons mourir. »

Ils contournèrent sagement le cimetière et se dirigèrent vers le lieu de culte tenu par la mambo. Là encore, comme la plupart des prêtres et prêtresses vaudoo, le humfor était dissimulé derrière un commerce tout à fait banal, ici, une blanchisserie. Les dames à l’intérieur se tournèrent vers les quatre individus et les accueillirent chaleureusement, leur indiquant que Joséphine les attendait.

La pièce où la professionnelle de l’occulte officiait était rempli à ras bord de divers grigris et d’autres outils des plus étranges. Il régnait une très bonne odeur d’encens mâtinés de diverses autres senteurs exotiques. Un chat grogna et cracha aussitôt en direction de Kessler avant de s’enfuir sous un meuble, seule mauvaise note lors de l’entrée des touristes, le reste les apaisa aussitôt. La mambo était une petite haïtienne à forte corpulence au visage souriant, aimable et ridés.

« Ah, je vois que vous êtes revenu sans votre ami monsieur Kessler. » avait elle dit avec un petit ton narquois, comme pour lui dire ‘’je vous l’avais bien dit’’. Elle lui désigna un siège et il s’assit en compagnie de ses amis qui en firent de même.
« La situation va devenir cauchemardesque bientôt monsieur Kessler, prophétisa la prêtresse en prenant son air le plus grave. Vous êtes venu juste à temps, car demain, lors de la Fet Gede, je ne vous serai d’aucune aide.
- En quoi pourriez-vous nous aider ? intervint Kessler. Nous… avons presque tout oublié de notre raison d’être ici. Nous avons commencé à remonter le fil, mais… J’ai l’impression qu’il nous manque encore quelque chose.
- Vous vous êtes juré de combattre le culte de l’Horreur Flottante, afin de sauver monsieur Jack Stirling. Votre amnésie est certainement dû à votre confrontation face au gardien du culte, qui est lui-même l’un des millions de favoris du Chaos Rampant et très certainement l’un de ses milliard de rejeton. Vous ne m’aviez pas cru lors de notre première rencontre, et vous avez bien eu de la chance de vous en être sorti vivant.
- Contrairement aux étrangers disparus récemment, commenta le détective d’un air sombre.
- Très exactement, confirma la mambo avec un hochement de tête. Mais vous avez beaucoup plus de chance que vous ne pouvez le penser. Contrairement aux rescapés devenus fous, vous pouvez encore faire quelque chose. Si vous souhaitez retrouver monsieur Stirling, il vous faudra détruire l’Hôte, mais pour pouvoir l’approcher, il vous faudra passer le gardien. Aucun de nous ne peut le détruire, mais j’ai la solution. Il vous faut vous couper très légèrement avec ceci. »
Joséphine sortit un écrin qu’elle garda fermer et tendit l’autre.
Kessler comprit qu’elle attendait son cadeau, pour former la transaction. Malgré la situation qui lui semblait incohérente, il lui donna la boîte d’allumette, car il sentait bien qu’il n’en avait pas le choix. Elle lui tendit alors l’écrin en le regardant intensément. Il ouvrit le boîtier avec précaution et découvrit une petite pierre verte, tranchante, couvert de symboles étranges qui semblaient très anciens.
« Donna, c’est pas toi qui étudie ces trucs-là ? demanda Kessler en lui montrant l’objet.
- Non, moi c’est l’anthropologie, pas l’archéologie.
- Dommage. »
Joséphine venait d’avoir un mouvement de recul. Visiblement, avoir une anthropologue dans la pièce la mettait mal à l’aise, car elle commençait à suer à grosses gouttes.
« Ne vous inquiétez pas madame, elle n’est pas ici pour vous étudiez, rassura Kessler avec un sourire gêné.
- Faites juste ce que je vous ai dit et laissez-moi, intima sèchement la grosse dame.
- Bon, d’accord, juste une mince coupure sera suffisante ?
- Oui, dépêchez-vous ! » pressa la mambo.

Avec précaution, l’australien passa son pouce sur l’un des bords, mais malgré le fait qu’il n’avait aucunement pressé son extrémité contre la lame rocheuse, le sang perla aussitôt. La coupure était faite. Il ne ressentit rien de particulier, mais referma l’écrin. La mambo lui tendit une fiole et lui indiqua qu’il faudra la boire dès maintenant, ainsi que demain à la même heure, et le surlendemain. C’était pour le protéger et le rendre plus fort qu’elle lui disait, mais quelque chose dans son ton faisait douter le détective. Il y avait une nouvelle intonation qu’il connaissait très bien lorsqu’il se confrontait à des maris venant de cocufier leur femme : celle du mensonge.

« Il faut aussi que vous me rendiez la pierre, lui indiqua la prêtresse avec cette même intonation. C’est notre seule moyen de défense contre le gardien, il vaut mieux que nous le gardions en réserve au cas où vous échoueriez tout de même monsieur Kessler. »

L’homme plissa des yeux mais referma tout de même la boîte et la tendit vers la dame charnue. Après tout, ils avaient moult flingues, dont un calibre douze, et s’ils avaient besoin d’armes blanches, des machettes voir des couteaux de combats étaient plus indiqués. Il prit tout de même la potion, après tout, il se pouvait que ce soit un fortifiant, et demain, il constatera bien selon son état ce qu’il en était. L’heure avançait et il était hélas temps de prendre congé, surtout que l’ambiance s’était nettement refroidie. Dirk préférait ne pas multiplier ses ennemis, il en avait déjà bien assez avec le BRN et ce culte.

*
* *

Bien cachés dans un entrepôt voisin, le major Medwin, ses trois meilleurs hommes et le baron Norbert Odens observaient le bâtiment où se terraient les rebelles cacos. Medwin fumait une cigarette devant une fenêtre ouverte, à la demande du Baron qui lui avait avoué ne guère apprécier la fumée nauséabonde et nocive de ce genre de denrée. Le major avait juste haussé des épaules avant d’accéder à sa supplique : Il ne devait pas savoir que ce genre de produits apaiser le stress avant une opération compliquée.

Car le militaire savait qu’ils allaient devoir jouer de la gâchette. Leur consultant avait décidé d’envoyer sa petite accompagnatrice pour nettoyer discrètement les lieux, mais le petit homme trapu savait qu’elle échouerait certainement. Il avait émis maint et maint fois ses doutes et son manque de confiance en une petite fille que l’on voyait à plusieurs centaines de mètres à cause de sa burqa, mais le vieux bonhomme ne l’avait pas écouté. Sa cigarette terminé, le major se leva.

« Bon, baron, comme convenu, ma cigarette est terminé, donc, maintenant on y va. »

Le baron haussa des épaules et se leva mollement, les mains dans les poches. Les quatre autres prirent thompson et colt, chargèrent le tout et sortirent en formation aéré à l’extérieur. Le canon pointé sur la porte ou les quelques fenêtres en hauteur, ils atteignirent la porte et se mirent en position avant de la défoncer. Il y avait des cris à l’intérieur ! Vite, il fallait se dépêcher ! Les militaires fondirent entre les caisses, vers la source du raffut, prêt à vider les chargeurs de pas moins de trente coups de calibre 45. C’était avec surprise qu’ils trouvèrent Maiffa en train de corriger l’un des rebelles à coup de grandes claques dans la figure. Derrière l’une des caisses, il y avait un autre rebelle, inconscient. En se déployant, ils trouvèrent, plus ou moins bien dissimulés d’autres ennemis assommés.
« Putain… » lâcha l’un des militaire en déglutissant.
Il y avait au moins une dizaine d’individus inconscients, répartis dans tout le bâtiment.
La jeune fille, secouait le dernier homme, que Medwin identifia comme leur chef : Sébastien Sénégal. C’était un véritable militaire de métier, qui avait tout appris avec l’armée américaine, mais qui avait refusé malgré tout l’hégémonie américaine et qui avait organisé la résistance à partir de trois fois rien. Sa stratégie d’aller chercher la classe paysanne de l’île faisait beaucoup rire au départ, mais s’était révélé efficace.
« Pour un mec qui se dit combattre pour le peuple, tu n’hésites pas à leur recommander de se suicider, grogna Maiffa au chef des rebelle qui ne semblait pas comprendre.
- De quoi tu parles bordel ? répondit le haïtien.
- On a choppé l’un de tes copains et il s’est empoisonné, répondit Medwin qui s’approchait pour apprécier le spectacle.
- Il avait un œil peint sur le front, poursuivit Maiffa en secouant vigoureusement sa proie. Ca y est, tu commences à te souvenir ?
- C’est pas l’un des nôtre, commença à répondre Sénégal. C’est l’un de ces enfoirés de cultiste de merde.
- Qui nous dit que ce n’est pas vous les cultistes en questions, enchaîna aussitôt l’égyptienne.
- Jamais on ne ferait des trucs comme eux font, éructa beaucoup plus agressivement le chef des révoltés. Jamais ! Ces crevures ont pris mon frère, en ont fait un monstre et j’ai été obligé de le descendre moi-même pour le soulager de son mal. Ces enfoirés… Tout le monde pense qu’il s’agit de rebelle cacos, et on ne peut rien faire. Quand ils font leurs saloperies, quand ils massacrent des innocents, y compris des enfants, quand ils massacrent des témoins au point où ils finissent méconnaissable… Je ne peux rien faire. Nous endossons tous leurs crimes depuis si longtemps, et nous ne pouvons qu’endurer…
- Conneries, réagit aussitôt Medwin qui s’était approché des deux personnes en train de lutter. Au moins neuf cas sur dix concernaient des américains ou des mulâtres. Ce sont vos cibles à vous.
- Nous, notre but, c’est de vous virer de chez nous, répondit avec hargne le prisonnier en soutenant le regard du militaire. Pas de liquider tous ceux qui ne sont pas d’accord avec nous. Nous voulons juste notre liberté.
- On a trouvé vos armes, intervint le baron. C’était pour quoi tout cet attirail, à part faire la guerre ?
- On allait prendre votre fief d’assaut. On aurait pris l’ambassade, liquidé les militaires qui nous aurait tiré dessus, pris peut être un otage important ou deux, et ensuite on aurait tenu le siège autant que possible pour lancer un message. On serait tous mort certainement, mais on serait parti avec panache, et on aurait inculqué l’espoir auprès de tous les opprimés. »
La jeune fille commença à desserrer sa prise. Elle commençait à douter : tenait-elle le bon ennemi ? Elle sentit la main de son protecteur sur son épaule, certainement pour l’encourager à ne pas le laisser partir trop vite. Il était vrai qu’il restait un rebelle, un homme qui préparait un coup d’état.
« Et pourquoi vous n’avez pas exterminé la secte de l’Horreur Flottante, interrogea Norbert d’une voix grave. Avec votre force de frappe, vous les écraseriez.
- Ils ne peuvent pas détruire leur gardien, intervint une autre voix. Voilà pourquoi. »

Les militaires réagirent tous en même temps, braquant leurs mitraillettes vers le nouveau venu qui était parvenu à s’inviter à l’insu de tous. Il s’agissait de Petit Jean, qui pourtant devait être encore en garde à vue à l’ambassade américaine ou dans l’un des postes de police du quartier blanc. Le hungan leva les mains, sans se soustraire de son sourire apaisant pour autant. Norbert leva la main et demanda calmement aux militaires de ne pas tirer et de conserver leur calme. Fort heureusement, l’officier trapu qui avait confiance au baron (sentiment renforcé par la prouesse de son apprentie), concéda à la demande de celui-ci, déglutissant. Cette fois ci, le major le sentait : on s’approchait de plus en plus d’un problème auquel il n’avait ni les compétences, ni les capacités d’y survivre si jamais il s’en approchait beaucoup trop. Il n’avait jusqu’à présent jamais cru au pouvoir ‘’spécial’’ que le baron semblait se vanter ou dont nombre de ses supérieurs lui louaient. Mais là, maintenant, avec tous les éléments qu’il commençait à entrapercevoir, il en prenait conscience.

« Baron… commença timidement le major en se grattant la nuque. Je… Tous ce qui se passe là maintenant, cela dépasse toutes nos compétences n’est-ce pas ?
- Oui hélas Medwin. Nos chemins vont se séparer maintenant, ordonna presque le vieil homme. Le danger est beaucoup trop grand, et beaucoup trop local, pour que je vous autorise vous et vos hommes à m’accompagner. »
Les militaires observèrent leur chef, puis lui emboitèrent le pas lorsqu’il sortit de l’entrepôt. Maiffa l’observa partir en croisant les bras. Le baron comprit qu’elle n’était pas convaincue par la décision de son mentor, et Norbert lui posa une main sur l’épaule pour lui parler :
« Je sais que ça diminue nos chances, mais nous devons rester entre gens éveillés. Une fois confronté au mal, ces hommes risqueraient de devenir fous au pire, ou d’être figé d’horreur au mieux.
- Ce n’est pas ça qui me dérange, soupira Maiffa. Vous m’avez fait intervenir pour le pousser à partir n’est-ce pas ?
- Oui, déplora le vieil homme. Il fallait qu’il se rende compte que tout ce qui se passe le dépasse, donc, je t’ai implicitement demandé de faire une démonstration de force. Et je ne pouvais te prévenir sans prendre le risque qu’il s’en rende compte.
- A mon avis, il suffisait de soulever sa burqa à cette fille, grogna Sébastien. Cette fille n’est pas humaine. Je ne sais pas ce qui se trouve en dessous, mais ça ne doit pas être beau à voir. »
Le baron jeta un regard noir au guerrier alors que Petit Jean s’était approché de Sénégal pour lui donner un coup de poing dans l’épaule. Le militaire baissa la tête et recula de quelques pas.
« Mama Joséphine vous attends, annonça le gros hungan d’une voix profonde. Il faut nous dépêcher, les esprits s’approchent pour la Fet Gede. »

Le duo répondirent à l’invitation par l’affirmative et emboîtèrent le pas au prêtre vaudoo. En sa compagnie, les désagréments rencontrés dans les rues ne semblaient plus exister. Les gens s’écartèrent sur le passage de l’homme de foi. Les bagarres se calmaient aussitôt. Les débuts d’émeutes s’apaisèrent. Tout n’était plus que paix et apaisement autour de Petit Jean. Les trois drôles de personnes traversèrent toute la ville, passant par le Grand Cimetière et après quelques mètres, arrivèrent chez Mama Joséphine qui les accueillit avec un grand sourire, les invitant à s’assoir et leur proposant du café et du jus de fruit.
« Allons droit au but Joséphine, déclina le vieil homme. Nous sommes là pour le culte de l’Horreur Flottante.
- Oui je le sais bien. Je devais vous voir pour vous montrer quelque chose. Et… avec toute chose, je dois m’excuser.
- A propos de quoi ? » demanda la jeune fille sans que la mambo n’y répondit. Celle-ci se contenta en effet de sortir l’écrin contenant une pierre verdâtre et tranchante. Le baron reconnu immédiatement l’objet et d’un petit coup de bague, la réduisit en poussière.
« Vous n’êtes plus en possession de la Pierre Tranchante, annonça solennellement le drôle de vieux bonhomme. Les suppôts de Nyarlathotep devraient vous laisser tranquille, même si vos protections magiques sont des plus efficaces.
- Merci beaucoup, répondit tristement la mambo. Mais… Comme je n’étais pas certaine que vous puissiez m’aider… J’ai poussé quelqu’un à… »
Sa voix mourut dans sa gorge alors qu’elle déglutissait. Le baron fronça des sourcils, de peur de ne pas comprendre, puis son expression se fit contrarié, puis colérique. Il se prit le visage dans ses mains, catastrophé.
« Oh bon sang, vous n’êtes pas sérieuse, vous avez infecté quelqu’un avec le pouvoir du Chaos Rampant ? Vous vous rendez compte que nous avons certainement deux Hôtes dans la nature ?
- Ma chérie, déplora le gros prêtre. Nous avions pourtant convenu que nous en discuterions avant de prendre cette décision ou non.
- Je n’avais pas le choix. Je devais le faire, plaida la prêtresse en baissant la tête. Ils vont sacrifier l’Hôte dans deux jours, et seul un Hôte pourra passer le gardien des Etangs Célestes.
- Où se trouve cet étang d’ailleurs ? interrogea la petite égyptienne.
- Nul ne le sait, lui répondit Petit Jean. Tout ceux réussissant à trouver cet endroit meurent dans de terribles souffrances, ou bien pire, deviennent fous. Nous avons souvent interrogé les esprits et les souffrants, dans l’espoir qu’ils nous donnent les indications nécessaires, mais c’est purement inutile.
- Mais ce sera bientôt la Fet Gede, intervint Maiffa. Ces cultistes seront certainement présent non ? Il nous suffira de les suivre.
- En effet, approuva le baron qui joignit les mains. Nous pourrons dégotter les deux Hôtes et mettre fin à cette tragédie avant qu’elle commence. »
A ce moment-là, la mambo s’était approchée du vieil homme, se jetant à genoux à ses pieds pour lui saisir le bras pour le supplier :

« Je vous en prie monsieur, je sens bien que vous et votre protégée n’êtes pas des hommes ordinaires. Je vous en prie, protégez et aidez l’étranger que j’ai corrompu. Il doit accomplir sa mission, il n’y a que lui qui le peut.
- Quel est son nom ? concéda Norbert après un soupir de dépit.
- Dirk Kessler. Il va vraiment avoir besoin de vous… Vous… Non vous ne me croirez pas. »

Le Baron Odens observa la mambo éclater en sanglots avant d’être prise en charge par le hungan. Il n’en tirera pas plus aujourd’hui. Il ne fit pas plus de commentaire et attira Maiffa au dehors. Ce fut en silence qu’ils regagnèrent l’hôtel et ils ne prirent pas de dîner. La peur les avaient saisi, et maintenant, ils craignaient bien d’avoir échoué. Demain, ce sera la Fet Gede, et les chances de trouver des haïtiens se préparant à lâcher l’apocalypse seront minces.

« Maiffa… Il te faudra faire des plus attention. Il y a certaines créatures, et certains masques du Chaos Rampant, qui n’ont pas besoin d’invocations pour apparaître lors de la Fet Gede. Alors réfléchit bien avant d’aller au combat, surtout si je ne suis pas derrière pour te couvrir.
- Oui Baron, je ferai de mon mieux. Je… Tout cela me dépasse, moi, et mon entraînement. On aurait bien besoin d’une équipe.
- Pour l’instant, nous ne sommes que deux. Nous verrons pour cette équipe plus tard. Il va falloir se débrouiller pour cette affaire. Reposons nous bien, car demain après-midi, tout se déroulera très vite. »

Le lendemain, après un petit-déjeuner plus frugal, le duo se rendit au grand cimetière qui était encore vide. Et pour cause, l’église juste à côté sonner les cloches pour appeler tous les fidèles. C’était là que l’on voyait les inspirations chrétiennes du culte vaudoo, car chacun se rendait à la messe du matin avant les festivités. Normalement, avec tout ce monde dans les jupes de dieu, trouver des hérétiques voulant lâcher une monstruosité sur la planète devrait être plus aisé. Mais comme le craignait le baron, ils étaient plutôt intelligents, et aucun ne se montra. Le plus fou d’entre eux avait dû se faire descendre la veille par le BRN, et maintenant, ils préféraient faire profil bas. Mais durant la fête, rien ne les empêcheront de profiter de la foule et de se regrouper avant de filer vers les étangs célestes. Ils commenceront à danser lorsque la fête battra son plein au beau milieu du Grand Cimetière.

Pour cette raison, le duo rôdait dans le cimetière, observant les prêtres décorer les tombes pour organiser la fête à venir. Puis la plupart des fidèles ayant célébré la Vierge Marie et son fils sacrifié pour laver les péchés de tous gagnèrent l’ultime lieu de repos. Certains sacrifièrent des coqs noirs, mais ils étaient peu nombreux et à part. La plupart fumèrent du tabac et burent du rhum avant de se trémousser au son de la musique naissante. Plus l’heure avançait, plus la musique se fit bruyante et entrainante. Maiffa se dandinait sur place, impatiente, nerveuse et encline à se défouler.

Et soudainement, ils apparurent. Etaient-ils là depuis le début, tout juste bien dissimulé ? Ou bien venaient ils de sortir du néant, comme ça, au beau milieu des corps dansants. Certains dansaient, eux aussi, mais avec une sacrée souplesse ou des mouvements ne pouvant qu’être douloureux. Ils semblaient invisibles aux yeux de la population, trop ivre, trop enfumée, trop exaltée. Les mambos étaient en transes, les hungans en méditation. Personne, à part le baron et l’enburqané, ne voyaient ces hommes arborant des peintures tribales, dont un dessin représentant un œil ouvert sur le front. Tous avaient des sabres à la ceinture, et ils se regroupaient en se reconnaissant les uns les autres par ces signes distinctifs. Mais surtout, ils avaient avec eux deux personnes se distinguant du reste du troupeau : le premier était visiblement un hungan, car il était en train d’accomplir des rituels typiquement vaudoo. Il n’était pas en transe comme les autres et portaient un masque que Maiffa reconnu comme appartenant à une culture africaine. L’autre homme avait un physique des plus particuliers, il était grand et fin, un peu comme une sauterelle, son visage peint lui donnait l’impression de n’être qu’un immense crâne. Il portait un costume noir incroyablement chic étant donné le contexte et l’occasion. Il tenait un sceptre qui avait la forme d’un serpent, et en avait d’ailleurs deux bien gros sur les épaules.

Et sans savoir pourquoi, l’adolescente ressentit un grand flot de rage lui vriller la tête, lui saisir les tripes et lui inonder les pensées. Elle voulait écraser cet insecte humain, qui grouillait au beau milieu de ces tarés. Elle voulait l’attraper et arracher son corps en deux, en tirant de part et d’autre avec ces bras insidieux.
« Je le sens bien que je n’arriverai pas à t’en empêcher Maiffa, lui dit Norbert d’une voix douce et avec une main sur son épaule. N’oublie pas, enlève tes gants, mais jamais le reste. Si on te voit, tu auras toute la foule, la police, l’armée… Toute l’île sera contre toi. Les bons, comme les mauvais. Si tu veux tous les massacrer, et que tu n’arrives pas à t’ôter cette idée de la tête, fais-le. Mais fais le correctement, sans t’autodétruire. »
La jeune fille tourna sa tête vers son mentor et nota que la bague était passée au rouge sang. Elle inspira un grand coup, et souffla tout autant, expulsant par sa bouche tout l’excès nauséabond de colère irrationnelle pouvant la conduire à l’impulsivité. Si elle devait combattre, sa colère devait lui donner de la force, pas une faiblesse facile à exploiter pour les ennemis. Et pour l’instant, si les cultistes se regroupaient et commençaient à se déplacer, il ne fallait pas les attaquer tout de suite, en public. Ils pourraient commencer à massacrer tout le monde juste pour couvrir leur fuite.
« Suivons les. » susurra le chasseur.
Maiffa acquiesça, tâchant de se maîtriser au mieux.

*
* *

Dirk prit son briquet et alluma en tremblant son cigare. Il ne cessait d’avoir des absences de plus en plus répétés et Donna ne cessait de monter en agressivité. James et Guy lui donnait raison, argumentant qu’il fallait à tout prix en finir avant la fin de la Fet Gede, sans quoi, tout serait perdu.

Le souci avec ses absences de plus en plus fréquentes, c’était qu’aujourd’hui, pour accomplir la simple action d’allumer son cigare, ce qui devrait lui prendre trois secondes, il constatait à chaque microseconde, au fur et à mesure que son bras bougeait, que le lieu changeait, ainsi que l’heure de la journée, parfois dans un ordre qui ne lui paraissait qu’absurde. La minuscule plaie qu’il avait au pouce avait pris une teinte noire, et elle semblait s’être durcie. Il se demanda s’il n’avait pas chopé une infection tropicale, et il était dare dare parti chercher des antibiotiques. Maintenant que son cigare était allumé, c’était la nuit noire et il y avait une fête dans un cimetière à cinquante mètre sur sa gauche. Certainement que la Fet Gede avait commencé. Un groupe plutôt important, même si ce n’était pas une foule, s’était détaché des festivités et avait pris la direction du nord. Sur leur passage, toutes les portes se fermaient et on barricadait presque les fenêtres. Derrière eux, en filature, les deux détectives repérèrent aussitôt la petite emburqané et le vieil homme déjà aperçus auparavant. Mais cette fois ci, sans les militaires. Ils étaient discrets, mais un professionnel voyait ici certes un peu d’expérience, mais beaucoup moins que de véritables professionnels.

« Guy, Donna, préparez les pièces pour le fusil, ainsi que les munitions, on les suit. »

Le trajet dura jusqu’à un chantier. Deux des hommes étranges, celui qui était masqué et un grand maigre, certainement les chefs, s’étaient arrêtés très brusquement devant la construction en cours. A cet heure ci, et avec la fête, il n’y avait certainement pas d’ouvrier. Et pourtant, ils étaient en train de regarder l’extérieur, comme s’ils avaient trouvé quelque chose, ou un intrus. Peut-être que le BRN avait des guetteurs à l’intérieur ? L’australien et ses amis se mirent à couvert, juste à temps pour esquiver le regard des deux autres personnes en filatures s’étant eux aussi arrêté. Les haïtiens s’étaient par la suite engouffrés dans le chantier, suivi de près par les deux étranges suiveurs.
« N’allons pas à leur suite, suggéra James Stirling qui ne s’était pas gêné pour dégainer son revolver. Ca risquerait de finir en mêlée général, et on ne peut pas se le permettre.
- Vas-y Guy putain, grouille toi de me donner le canon, pesta Donna qui montait le Remington aussi vite que possible.
- On contourne et on essaye de rester autant que possible en groupe, indiqua Dirk. Ca va être violent, alors n’hésitez pas à les allumer. »

Les quatre américains contournèrent les bâtiments, vérifiant chaque ouverture et fenêtre au passage pour ne pas se faire prendre à revers. Finalement, une fois le fond du bâtiment atteint, ils grimpèrent sur une grosse caisse pour pénétrer à l’intérieur du bâtiment et s’enfoncèrent dans les couloirs obscurs. Ce qui leur parvint en premier, c’était les bruits de la bataille, avec des cris de guerres et de douleurs, des râles, des gros sons de chocs, et quelques tirs d’armes à feu. Donna se précipita soudainement devant le groupe, armée de son fusil à pompe, et commença à hurler de fureur en décimant à son tour les cultistes pris au dépourvus. Les corps déchiré par la puissance de l’arme, pas moins de cinq cultistes trépassèrent, tombant mollement à terre après que les tirs les aient soulevés du sol sous la puissance de la terrible munition. L’arme vide, elle ne perdit pas de temps à la recharger et le jeta sur le côté en prenant le colt 45 et le revolver 38 dans chacune de ses mains.
« Venez bande de fils de pute, je vous attends ! » hurla elle à nouveau tout en défouraillant avec ces deux armes à la fois, aussitôt rejoint par les trois autres américains. Leurs tirs combinés abattirent une dizaine d’individus qui essayaient de se jeter sur eux avec des machettes. Seul l’un des premiers avait un misérable revolver rouillé, certainement un produit de mauvaise qualité civil arraché au cadavre d’un pauvre hère dans la rue. La jeune femme, ayant repris le fusil et l’ayant rempli, s’avança vers l’amoncellement de cadavres. D’un coup de pied, elle libéra le passage en faisant voler plusieurs macchabés hors de son passage et reprit sa course. Guy et James se précipitèrent à sa suite, certainement pas pour la laisser seule, et Dirk les perdit de vu. Un taré se jeta sur lui, le faisant chuter à terre. Une lutte s’engagea entre les deux hommes, où on tenta de se stranguler tour à tour, où on échangea des bourre-pifs, où finalement le détective enfonça la machette de son agresseur jusqu’à la garde dans la poitrine du fou furieux. Il se releva, un peu sonné, et en s’appuyant contre un mur, tenta de retrouver ses compagnons.

Les bruits de combats et des coups de feu résonnaient à présent dans tout le quartier. Le chantier s’étalait sur quatre étages, et parfois, par l’une des fenêtres, Dirk fut témoin du vol spectaculaire de l’un des cultistes. Il progressa, devant parfois éliminer un traînard l’apercevant. Il glissa un nouveau chargeur dans son pistolet quand il arriva dans l’une des salles du second étage. Il y avait au moins une douzaine d’homme à terre, et la jeune fille en burqa était en train de terminer les trois derniers avec agilité et souplesse. Une fois le dernier à terre, le détective hésita à braquer l’adolescente qui se tourna vers lui, une pelle à la main. L’australien observa les victimes de la donzelle, et se rendit compte que certains avaient leurs tendons sectionnés aux bras ou aux jambes, sans doute qu’elle devait garder une lame dissimulé sous toutes ces étoffes.

Elle leva soudainement son bras et lança l’outil qu’elle avait en main sans que Dirk ne puisât réagir. L’arme improvisée le frôla et assomma quelqu’un derrière lui dans un ‘’bong’’ sonore. Dirk, lui, répliqua en collant une balle dans la tête d’un franc-tireur surgissant d’une cloison éventrée. Une politesse d’usage auquel l’égyptienne lui répondit par un signe de tête avant de se précipiter dans un couloir attenant. D’un coup d’épaule, elle envoya un type traverser le plâtre et finir sa course sur un toit voisin. Elle grimpa les marches pour aller à l’étage, quatre à quatre, où l’homme à l’apparence de sauterelle s’était replié. Dès le début de l’assaut, elle et le baron avaient dû se séparer pour poursuivre les deux chefs s’étant enfuis dans deux directions différentes. Il avait eu beau lui crier de ne pas s’occuper du ‘’Baron La Croix’’ comme il l’avait appelé, mais la jeune fille n’avait pas suivi les instructions de son mentor pour cette fois. Au fond d’elle, il y avait une sorte de réaction quasi-chimique, supérieur à son instinct, qui lui hurlait de détruire cet homme.

Elle se fraya un chemin et dû démolir d’autres personnes avant d’arriver devant l’un de ces deux chef. Il était devant l’une des fenêtres, les rayons de la lune l’illuminaient à moitié, lui donnant un aspect encore plus menaçant dans la pénombre.
« Maiffa Inès… susurra l’homme en levant les bras. Je me souviens de toi…
- Moi non, répliqua tout aussi doucement la jeune fille. Je sens juste que je dois te péter la gueule.
- Répétons l’histoire donc… »
Il avait dit cela en levant les bras. Ses serpents ondulèrent de ses épaules jusqu’à ses mains, prêts à mordre quiconque sera frappé. Il ôta son haut-de-forme et le posa sur un tas de sac de sable. Il souriait comme le prochain vainqueur qu’il était persuadé d’être.
« Au fait, comme avant, je vais me permettre d’user de toutes mes capacités, j’espère que ça ne te dérangeras pas ? »
La jeune fille s’était déjà jetée en avant pour lui asséner un coup de poing à la tête. Le sinistre personnage réagit en un éclair et donna à son tour un coup de poing. Les deux mains allaient s’entrechoquer dans une micro-seconde.

Tout le bâtiment trembla d’un seul coup, faisant trébucher Dirk Kessler qui tomba à terre. Il tenta bien de se rattraper en s’appuyant contre le mur, mais son front heurta le sol, avec heureusement suffisamment de mollesse pour lui éviter une vilaine blessure. D’autres secousses firent vibrer le bâtiment et le détective se souvint de quelques souvenirs de batailles dans la marine, lorsque les canons crachaient la mort. Il se reconcentra aussitôt sur le présent et leva le canon de son colt en apercevant une ombre chancelante se diriger vers lui. Il s’agenouilla, prenant une position de tir qui était difficile à maintenir compte tenu de la situation. Dès que le cultiste entra dans son champ de vision, l’ancien militaire ouvrit le feu. Il commença par une triplette dans le torse. L’homme fut secoué par les impacts des puissantes munitions de l’arme de poing, mais se contenta de se tourner vers son assaillant. C’était à ce moment-là que Dirk commença à ressentir une vive terreur naître au fond de son cœur. En hurlant, il tira les quatre autres cartouches logés dans son chargeur, sans meilleur résultat. L’homme continua d’avancer vers lui, et c’était à ce moment, lorsque qu’il pénétra dans la lumière émise par la lune, que Dirk pouvait le voir : c’était l’un des type que Donna avait descendu à coups de fusil. Le premier tir lui avait arraché la moitié de la jambe, sans doute la cause de son chancellement, le second tir avait causé un trou béant dans le ventre, rendant l’intérieur visible, pendouillant comme de gros vers rosâtres. Les impacts du colt, quant à eux, avait causé des dégâts, mais les blessures n’étaient que des trous incroyablement propre, juste des petits cratères fumant dans la peau. Mais le pire était sans doute sa face blafarde et la couleur de sa peau, prouvant que l’homme était à présent exsangue à l’extrême. Clairement, il ne devrait pas être là, devant lui.

Dirk ne pouvait plus bouger, juste observer la créature se traîner lamentablement vers lui, une machette à la main. Il ne se rendit pas compte qu’un vieil homme portant une tenue multiculturelle et anachronique, s’était glissé derrière l’aberration humaine pour lui trancher la tête d’un coup sec. Il utilisait lui-même une machette et il tendit la main afin d’aider l’australien à se relever.
« Bon sang, qu’est-ce que vous foutez là vous ? interrogea aussitôt le vieil homme.
- Que se passe-t-il ici ? répondit tout aussi abruptement le détective qui tâchait de recharger son arme. Et c’est quoi ce bordel ? Ce nègre était mort !
- Bon, soit on enchaîne l’un et l’autre les questions sans s’écouter, soit on avance, surtout que le Baron La Croix est dans le coin. Bon, je vais répondre à l’une de vos question, mais ensuite, il faudra répondre à la mienne, et ainsi de suite. Ce sont des zombies, relevé par l’un des avatars de la pire créature de l’univers. C’est l’un des pouvoirs du Baron Samedi, il contrôle tous les cadavres qui sont dans son rayon d’action. Suffit de les décapiter ou de leur détruire le crâne pour les détruire.
- Ils sont deux du coup ?
- Non non non, vous n’avez pas compris, Baron La Croix et Baron Samedi représente la même engeance, expliqua le curieux inconnu. C’est juste que ‘’La Croix’’ est son nom créole, ‘’Samedi’’ c’est pour le reste du monde. »
Dirk plissa des yeux. L’étrange bonhomme était bien insondable, il ne semblait que ressentir un grand agacement et une grande impatience. Le bâtiment trembla à nouveau quand le détective se demanda s’il ne venait pas de se faire entourlouper pour répondre à deux questions.
« Bon, à mon tour, reprit le vieil homme. Quel est votre nom, et que faites-vous ici ? »
Dirk n’en avait guère envie, surtout avec des manières aussi cavalières, mais un marché était un marché. Et il n’avait pas envie de subir le courroux d’un homme capable de combattre des zombies sans flancher.
« Dirk Kessler, je suis ici avec des amis pour sauver Jack Stirling.
- Vous ne devez pas rester ici monsieur Kessler, vous n’êtes visiblement plus en mesure de combattre. Je vais vous escorter dehors et aller chercher mon élève qui se bat en haut. Nous continuerons cette conversation après.
- Pas question, tout porte à croire qu’ils savent où se trouve Jack, répondit le détective avec une pointe de hargne.
- Ils ne répondront jamais à vos questions, ce sont des fanatiques qui n’hésiteront pas à mourir pour leur dieu, répliqua Norbert en décapitant un autre mort-vivant qui s’était approché en silence. S’ils ont eu votre ami, il doit être mort, sacrifié pour leur foi impie.
- Même si c’est le cas, je dois au moins voir sa dépouille pour qu’il soit ramené au pays, et qu’il ait un enterrement digne de ce nom. »

Il appuya sa dernière phrase en enfonçant son dernier chargeur dans la crosse de son arme, et tira sur le canon d’un coup sec pour alimenter la chambre. Le baron haussa des épaules et les deux hommes se dirigèrent vers l’étage du dessus, là où Maiffa et le Baron Samedi se livrait un combat acharné. La salle était en ruine, certains murs étaient éventrés ou à moitié enfoncés. Mais seule l’égyptienne semblait dans un mauvais état : sa burqa était gravement abimé, elle était essouflée et du sang coulait de sa cagoule. En face, à part être un peu en sueur, le releveur de cadavre semblait en pleine forme.
« Il y a un peu de progrès, tu me donne plus de mal je l’avoue. Mais j’ai assez joué, je vais en terminer dès maintenant. »
Sa voix était grave et douce, comme un papa s’adressant à son enfant. Sauf qu’il allait très certainement accomplir un meurtre dans les cinq minutes. Maiffa n’arrivait pas à comprendre comme cet individu pouvait être aussi fort, rapide et précis. Elle arrivait à être plus souple et adroite que lui, mais c’était loin d’être suffisant. Elle avait pensé à retirer sa burqa pour être à pleine capacité, mais l’épaisse étoffe évitait aux crocs des serpents de lui rentrer dans la chair. Et tant mieux, car elle avait déjà beaucoup à faire pour éviter la plupart des coups qu’il lui délivrait, s’occuper des morsures de ses familiers serait hélas de trop. Avec un jeu de jambe impressionnant, le maître des cimetières fondit sur la jeune fille et lui asséna un direct au ventre. Le souffle coupé, la combattante bloqua le bras avec le serpent et répondit aussitôt par plusieurs coups de poing gauche dans la tête du baron surnaturel. Elle termina par un coup de pied retourné que son adversaire bloqua. D’un simple mouvement de poignet, il l’envoya voler en l’air, l’obligeant à effectuer un salto pour retomber sur ses pieds. Cependant, c’était là une précaution qui la laissait ouverte à une contre-attaque : ici une série de cinq coups délivrés en moins d’une seconde. Une vitesse surnaturelle qui ne permit à la jeune fille de ressentir uniquement les coups sans que ses yeux puisèrent suivre.
Complètement pétrie par la puissance de son adversaire, l’adolescente s’immobilisa, sonné, ne pouvant même plus mettre la main sur son corps meurtrie. Elle n’entendit qu’à peine les coups de feu qui obligèrent le Baron La Croix à s’éloigner d’elle. La créature au corps semblable à une sauterelle se tourna vers ses deux nouveaux assaillants, un sourire aux lèvres. Pour répliquer aux tirs, il tendit ses mains vers les deux hommes, et les serpents se détendirent pour tenter de les frapper de leurs crochets venimeux dans une allonge grotesque de plusieurs mètres.
Mar 26 Juin - 11:16
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@Crédit : Elzielai
Re: L'Horreur Flottante
Norbert se mit à couvert, entraînant Dirk avec lui. L’une des manches de sa veste de cuir pendouillait à présent, déchiré en morceaux par les serpents qui les avaient heureusement manqué.
« Il faut l’occuper pour que je puisse le congédier, demanda calmement le vieil homme sans s’occuper des serpents en train de démolir le béton.
- C’est lui le Baron La Croix ? Comment il fait tout ça ?
- En résumé, c’est l’un des masques du Chaos Rampant. Maintenant, faites ce que je vous ai demandé, ou nous sommes morts. »
Dirk serra en se courbant sous l’un des énièmes impacts de serpent. Il devait lui rester quatre cartouches. Il allait devoir les faire compter. De son côté, la jeune fille à burqa commençait à reprendre ses esprits, mais elle était tombée à genoux. Il jeta un dernier coup d’œil à son compagnon d’infortune, et changea de couverture d’une roulade, se mettant derrière un autre mur. La créature éclata d’un rire suffisant et se déplaça à son tour dans la même direction, limitant le champ de tir du détective.
« Soyez sérieux, même si vous me tirer dessus, cela ne me fera autant de dégâts que la caresse d’une femme.
- Reste sur place pour voir, crevure, lui cria Kessler.
- Vas-y donc ! » invita la sauterelle humaine en se présentant totalement à découvert, les bras bien ouverts
L’australien ne se fit pas prier et lui colla immédiatement une balle entre les deux yeux. Il y eu le son d’un impact métallique et le tireur pu observer la balle écrasée et éclatée contre le crâne de l’adversaire. Le baron éclata de rire, la tête rabattu en arrière, sans qu’il ne s’aperçoive qu’il était à présent entouré de runes à ses pieds. Des runes dorées, étincelantes, qui brillaient de plus en plus en plus. Lorsqu’il s’aperçut de leur apparition, le baron Samedi tiqua un instant avant de pousser un juron. Lorsque toutes les runes étaient incandescentes, la créature squelettique fût enveloppée dans leur lumière et disparut dans un ultime cri de rage. Le chasseur de monstruosité accourut au chevet de son élève. Le détective encore un peu choqué et perturbé par les évènements, mit quelques secondes avant d’essayer d’aller à leur suite, mais il sentit qu’on lui prenait les épaules.

C’était ses compagnons. Fort heureusement, il eut le réflexe de ne pas appuyer sur la gâchette, sinon il aurait fait sauter la tête de Guy Randall.
« Faut qu’on se tire, cria l’associé de l’australien. On ne peut pas rester avec eux, sinon on va crever !
- Tu ne peux pas leur faire confiance, grogna Donna qui tenait toujours le fusil à pompe. T’as bien vu qu’ils attirent des trucs immortels.
- Il vaut mieux poursuivre notre chemin de notre côté. » termina James Stirling.
L’ancien militaire hésita quelques instants et laissa le maître avec son élève pour rejoindre son hôtel avec ses amis.

Norbert Odens, quant à lui, s’occupait de Maiffa, il entendait bien différentes voix inciter Dirk Kessler à partir avec eux, mais il ne se retourna même pas, il y avait bien plus important à faire. Il glissa une fiole sous l’épaisse capuche de sa protégée :
« Bois, tu dois avoir une hémorragie interne. Ca va te soigner.
- J’ai l’impression d’être passé sous un camion, chouina faiblement l’égyptienne qui pouvait à peine bouger.
- S’attaquer à un dieu, normalement, ça coûte beaucoup plus cher que cela, ricana le baron chasseur. Heureusement, ce masque de Nyarlathotep a une faiblesse facile à exploiter : sa suffisance. Il dira toujours qu’il se donne à fond alors qu’il délivre à peine 20 à 30% de ses pouvoirs, juste pour humilier ses adversaires.
- C’était un dieu ce type ? demanda la jeune fille avec une légère surprise. C’est pour ça qu’il me connaissait ?
- Si tu l’as rencontré une fois sous ce masque, ce masque te reconnaîtra, quel que soit ton âge et ton déguisement et la dimension où tu te trouves. D’ailleurs, ton amnésie doit être liée à un traumatisme qu’il t’a causé à mon avis.
- Je ne me souviens pas de lui, déplora la combattante. Il en a beaucoup des apparences comme ça ?
- Autant qu’il y a d’imagination dans l’univers hélas ma petite. Allez, allons-nous reposer au vaisseau. Tu peux marcher ?
- Oui, mais allons plutôt à l’hôtel… je suis affamée. »

Norbert pouffa et soutenu Maiffa pour aller passer une énième soirée au luxueux établissement. Il comprenait un peu pourquoi elle voulait se remplir la panse et passer la nuit dans un lit bien moelleux : ce sera peut-être la dernière fois qu’elle pourra en profiter. Le mentor laissa son élève profiter de son temps de repos pour guérir et surtout, pour ne pas l’inquiéter sur les raisons de leur dernier combat. Sans doute que Nyarlathotep avait repéré le vaisseau du baron, et poussé par la prudence et la curiosité, avait procédé à une fouille. Si on l’avait laissé faire, La Croix aurait certainement posé des pièges partout, appelé des monstres horribles pour tuer tous ceux pénétrant dans le chantier et très certainement saboté la conque pour l’infecter de son essence.

Mais ce désastre avait été évité. Virer Samedi était une bonne étape, mais le principal restait encore à faire : trouver l’Hôte, l’éliminer, et expliquer à Kessler et à ses amis que le détective allait finir lui aussi comme un masque de Nyarlathotep.

Le lendemain matin, dès l’aurore, le duo eut la surprise de trouver un petit militaire trapu avec un fusil à verrou en bandoulière. Le Springfield était une valeur sûre, il fallait juste être suffisamment calme pour être efficace avec. Ce n’était pas le genre d’arme que Maiffa appréciait, surtout dans la classe des armes à feu.
« Major, salua Norbert.
- Baron. J’ai pris quelques congés. Je peux passer un peu de temps avec vous ?
- Je vous aurai prévenu, prévint le vieil homme dans un soupir agacé. Mais si vous insistez, vous êtes le bienvenu.
- C’est le dernier jour, rappela l’égyptienne en croisant les bras. Nous devons absolument savoir où aller, dès maintenant.
- J’ai posé un cafard sur le revers du col de Kessler hier soir, expliqua le baron en s’équipant de ses lunettes. Nous n’aurons plus qu’à le suivre à bonne distance.
- Kessler ? Mais… C’est l’américain que l’on cherche depuis des jours et qui nous a faussé compagnie, réagit Medwin.
- Sauf erreur de notre part Major, vous nous avez parlé d’un homme seul, et nous avons tous les deux entendus plusieurs voix quand il nous a faussé compagnie à nous aussi.
- Je vais vous expliquer alors… »

*
*   *

« Où est ce que l’on va James ? questionna Dirk avec un ton peu assuré.
- Nous avons interrogé un de ces pauvre hère hier… commença le riche industriel.
- Avant que je lui remplisse la cervelle de plomb, intervint goguenarde la fille de ce dernier.
- Hum… Bref. Il nous a donné le chemin à suivre pour accéder à mon fils, et nous pourrons le sauver.
- Le baron hier, il m’a pourtant dit qu’ils ne pouvaient être interrogés ces haïtiens-là, rétorqua le détective avec hésitation.
- Il a dû se tromper. Regarde, nous pouvons voir les collines, derrière, se trouvent les marais où se trouvent les étangs célestes. »

Il ne le savait pas pourquoi, mais le détective savait que Guy Randall avait raison. Il trouvait que son comparse était devenu incroyablement sûr de lui. Certainement à cause de la bataille improbable de la veille. Le décor, bien qu’il ne s’en souvenait pas, lui paraissait familier. Les odeurs exotiques et pourrissantes, les arbres malades, les flaques bien vertes, pour ne pas dire émeraudes… Un paysage censé représenter quelque chose à éviter, et pourtant tellement irréel et beau…
Mais alors, pourquoi est-ce qu’une terreur insoluble lui prenait les tripes et que quelque chose lui poussait dans la tête ? Quelque chose dont il devait se souvenir, mais il faisait de son mieux pour repousser l’inévitable. Et pourtant… Il…

*
*   *

Dirk Kessler et ses amis étaient allongés à plat ventre au sommet d’une grosse butte envahit par la végétation. Ils étaient couverts de boue, mais ils se sentaient quelque peu invisible. Le docteur Northeast venait de s’enfuir à toutes jambes en leur jetant les jumelles à la figure.

*
*   *

L’australien s’était rattrapé à un arbre. Un violent vertige causé par son souvenir alors qu’il voyait la toute petite colline à plusieurs centaines de mètres. Il n’arrivera pas à lutter longtemps… Il ne pouvait que s’abandonner… Mais… S’il le faisait, il allait devenir fou.
« C’est l’heure, lui dit doucement James en lui massant les épaules. Tu ne dois plus lutter contre le passé Dirk. Souviens-toi juste, que l’on sera là jusqu’au bout. »

*
*   *

Ils s’étaient tous passé les jumelles, et chacun avait été horrifié par la découverte : Jack Stirling n’était plus qu’une parodie d’être humain. Au beau milieu d’un petit village défraîchi cerné de petits bassins verdoyant, l’héritier des Stirling avait fait son apparition. Il ressemblait à présent à un homme lézard noir qui dansaient en prenant des positions impossibles. Autour de lui, des vieux se suicidaient à l’aide de cailloux tranchant, il y en avait même un qui était parvenu à se scalper avant de rendre son dernier soupir. Les quatre américains étaient sous le choc, mais le drame débuta très rapidement : dans un hurlement de rage, Donna arracha la mitraillette des mains de Kessler et commença à charger les immondes fêtards en visant son chargeur au hasard.
« QU’AVEZ-VOUS FAIT A MON FRERE ? » ne cessait-elle de répéter en abattant des vieux, des servantes et d’autres cultistes plus jeunes.

L’un des cultistes portant un épais masque africain porta un sifflet à ses lèvres et émit un son incroyablement grave pour un instrument de cette taille.

A ce moment-là, les souvenirs du détective étaient très flous, un voile rouge de douleur mental déformant toute la réalité.

Mais après cet appel, une immense faucheuse équipés de faux avait surgi de l’un des bassins et avait gobé d’un seul coup Donna Stirling. La jeune femme avait continué de hurler et de vider son instrument de mort dans la panse de la bête, sans aucun résultat. La créature s’était ensuite tournée vers les trois américains restants qui avaient pris leurs jambes à leur cou. La bête, certainement motivée par un plaisir des plus sadiques, leur avait laissé un peu d’avance avant de déployer ses ailes pour les chasser. Elle était tellement immense d’ailleurs, que son corps dans le ciel recouvrait le soleil et jetaient une ombre sur ses proies. Il avait atterri pile devant Guy, le séparant du reste du groupe. On pouvait encore entendre la voix de l’étudiante résonner et partager son agonie.  Savant pertinemment qu’il n’avait plus d’espoir, le jeune tourna son arme contre sa tempe et pressa la détente, laissant la créature stupéfaite devant le résultat, ce qui permit aux deux rescapés de se jeter à couverts dans un marais peu profond.

Comme pour marquer son mépris, la créature gigantesque renâcla et se racla la gorge pour vomir la pauvre jeune femme encore hurlante et couverte de suc gastrique. Elle était en train de se faire ronger à vue d’œil par le fluide biologique qui répandait un arôme atrocement acide, mêlant la putréfaction et la chair brûlée.
Le père de famille, en larme, s’était couvert la bouche et regardait son dernier ami encore vivant. Il expira doucement avant de chuchoter :
« Monsieur Kessler… Je… Je viens de tout perdre aujourd’hui. Je suis vieux, fatigué, et je n’arriverai pas à vivre avec ce poid sur le cœur. Je vous en prie… Fuyez… Survivez à ce cauchemar. Et… Trouvez un moyen de tuer mon pauvre fils. A tout prix. Courez maintenant, je vais l’attirer. »

Le riche industriel se leva en premier, se livrant à découvert. La créature fit craquer ses faux en remarquant aussitôt sa troisième proie et se jeta à sa poursuite, commençant à jouer avec James comme un chat jouait avec une souris. Kessler se glissa silencieusement hors de l’eau et courut à corps perdu à travers le marais alors qu’il entendait le marchand d’arme se faire découper en morceaux.

*
*   *

Kessler était à genoux en plein milieu des marais, pleurant bruyamment en serrant les restes de Donna contre lui. Elle était devenue méconnaissable, n’étant plus qu’une silhouette démolit, brûlée, entamée. Guy reposait juste à côté, une expression de sainte terreur sur son visage et un gros trou de part et d’autre de la tête. Mais le plus horrible, c’était l’état de James qui était incroyablement bien conservé, mais qui avait été dispersé sur pas moins de cent mètres carrés.

Il tenait le cadavre de Donna, mais sentait bien que celle-ci l’avait enlacé tout en lui prodiguant des paroles réconfortantes.
« Pourquoi vous me l’avez pas dit à l’hôpital, disait l’australien en se balançant d’avant en arrière.
- Il fallait que ce soit de cette manière, pour que tu recouvres tes forces Dirk.
- Et nous sommes encore là car tu as besoin de nous mon ami… » susurra James.

Le trio de poursuivants s’était approché du détective et l’observèrent serrer un cadavre impossible à identifier, tout en prenant plusieurs voix par sa même bouche. Le major Medwin blêmit devant le carnage et épaula son fusil :
« Nous avions remarqué que monsieur Kessler n’allait pas au mieux et qu’il souffrait de Trouble de Personnalités Multiples. Nous ne savions pas pourquoi. Et nous savions encore moins qu’il s’agissait de ses amis. Nous voulions juste avoir des preuves sur la complicité des Stirling avec les rebelles cacos.
- Malheureusement, même si vous aviez raison, James Stirling était présent sur Haïti pour retrouver son fils avant tout, ajouta le baron. Il faut aujourd’hui que le fils rejoigne son père. A tout prix. »
Maiffa ne disait rien, mais à la façon dont elle se tenait et à son absence totale de mouvement, Norbert savait qu’elle était en train de fulminer. Soudainement, sans crier gare, le major posa un genou à terre, mit en joue une silhouette qui semblait les observer, et ouvrit le feu. La détonation résonna dans tout le marais alors que la silhouette s’effondra. Le baron gifla aussitôt le militaire et lui arracha son fusil des mains.
« Espèce d’imbécile, fulmina-t-il. Je pensais que vous seriez un minimum professionnel, mais apparemment ce n’est pas le cas.
- Ce sont ces tarés qui les ont mis dans cette état baron, répondit Medwin en faisant gonfler ses biceps. Qu’ils viennent donc, je vais les mettre tout autant en pièce !
- Ce ne sont pas les cultistes qui les ont mis dans cet état ! Et quoi que soit cette créature, elle va arriver en quatrième vitesse. Et tant qu’à abandonner la discrétion, allez chercher Sénégal et ses hommes, nous allons avoir besoin d’eux.
- Vous êtes fou ? répondit l’américain. Ils vont me décapiter dès que je vais arriver à leur entrepôt. Rendez-moi mon fusil au moins.
- Nous allons en avoir besoin Kessler et moi, dédaigna le chasseur en conservant le fusil avec un geste suffisamment agressif pour être clair. Barrez-vous ! Vite ! »

Medwin hésita un instant et se retourna pour courir à toute vitesse. Juste à temps, car l’horreur débarqua peu ensuite en déracinant d’un coup plusieurs arbres. A son arrivé, Dirk hurla et se recroquevilla dans un coin, derrière un arbre dont les racines trempaient dans une petite mare verte. Maiffa et Norbert purent admirer la bête dans toute son horreur, et il y avait de quoi cauchemarder car il s’agissait d’une chimère, mélangeant moultes créatures terrestres. Il y avait des pattes d’araignées, une tête en partie calamar avec son bec et ses yeux, et en partie crabe avec une épaisse carapace, des pinces. Sur le dos, il avait des ailes de chauve-souris, membraneuses. La bête des Etangs Céleste mesurait bien plus de six mètres, et avec sa force, il pourrait très certainement soulever deux fois son poids.

« Maiffa…
- Je sais, mais là je n’ai pas le choix on dirait, clama presque en riant la jeune fille. Vous devriez vous éloigner, ça va cogner dur. »

D’un seul mouvement, elle souleva sa burqa et la retira en la faisant voler en l’air. Kessler poussa de nouveau un cri en voyant à quoi ressemblait l’égyptienne sous son habit : c’était bien une adolescente, mais comme l’Hôte, elle ne paraissait qu’à moitié humaine. Elle avait en effet beaucoup d’éléments félins dans son physique, à commencer par la très fine fourrure gris sombre recouvrant intégralement son corps nu. Bien que tout son corps semblait être humain, avec même un visage finement dessiné, des yeux en amandes, un corps travaillé avec des muscles fins et des mains et des pieds parfaitement humains bien que les doigts semblaient arrondis sur le dessus, elle avait aussi des éléments typiquement félins sur sa personne, comme des oreilles de chats, des vibrisses sur le visage, et surtout, une longue queue fine qui remuait lentement. L’adolescente, bien que monstrueuse d’un certains point de vue, inspirait le calme, plus même, l’espoir. En la voyant, Kessler se surprit à espérer qu’elle puisât battre la grotesque faucheuse de ses petites mains. Mais il ne pouvait se faire d’illusions. Elle n’était qu’un insecte face à la bête.

« C’est un masque de Nyarlathotep aussi ? demanda la jeune fille avec un sourire tout en s’échauffant.
- Non, c’est l’un de ses Millions de Favori. C’est un peu sa légion personnelle.
- Je suis au niveau ?
- Largement. Si tu te fais tuer par cette chose, c’est que tu ne pourras jamais accomplir quoi que ce soit face au Chaos Rampant. Bon, monsieur Kessler, nous devrions y aller. »
Le baron se dirigea nonchalamment vers le détective, pour l’aider à se relever et le secouer quelque peu. La bête se jeta immédiatement sur le vieil homme pour l’attraper dans ses gigantesques pinces, mais Maiffa s’interposa et bloqua l’énorme monstre d’une main. Le gardien de la secte s’arrêta, visiblement interloqué. Il tenta bien de répliquer avec son autre pince, mais la minette l’arrêta aussi avec un petit rire cristallin. Kessler, bouche bée, se laissa emmener alors que la jeune fille envoya valser six mètres et plusieurs tonnes d’absurdité de la nature d’un seul coup de poing, provoquant un raffut de tous les diables.
« Dans leur fureur du combat, ils vont attirer tous les cultistes. L’Hôte sera seul, nous devrons en profiter, expliqua le chasseur. Je vous épaulerai dans cette tâche.
- La fille chat n’a pas besoin d’aide ? Même des chargeurs entier de Thompson ne lui faisait pas d’effet.
- La burqa qu’elle portait depuis presque une semaine est saturé de magie. En s’enveloppant dedans, la magie résiduel reste un bon moment sur l’individu.»
Il y eut des cris de douleur typiquement alien, obligeant le vieil homme à se placer lui et le détective à couvert pour éviter de se prendre des arbres et des débris de bois. Ils coururent et se camouflèrent pour éviter de se faire repérer par les ennemis.

De son côté, l’adolescente en fourrure commençait à être couverte du sang de la créature. Elle laissait libre court à sa colère. Elle laissait libre court à sa rage de combattre. Chaque coup qu’elle portait résonnait jusqu’à la ville de Port-Au-Prince, laissant les gens dans les églises dubitatifs ou effrayés. La combattante savait parfaitement que malgré sa force, si le gardien du culte la saisissait dans ses pinces, elle allait finir en salade tartare. Donc, pour s’assurer une certaine sécurité, elle effectua une glissade pour se retrouver sous l’un des ‘’bras’’ du gardien et cogna, encore et encore, jusqu’à entendre le bruit de quelque chose qui se brise. Elle grimpa sur le dos de son ennemi, esquivant les claquements de pince acéré, et en profita pour sortir ses griffes. D’un seul coup, elle mutila l’œil de son adversaire et plongea sur le côté. Cette fois, le gardien en avait marre. Il se saisit d’un arbre dans sa pince pour balayer l’espace dans un large rayon, envoyant valdinguer la petite chatte qui fit une roulade.

Près des marais, Sébastien Sénégal, Medwin et les rebelles cacos tremblèrent de frayeur en voyant l’immonde amalgame de faune. Mais ils cessèrent aussitôt de vider leur vessie dans leur pantalon, lorsqu’ils aperçurent une minuscule silhouette féline et féminine rejoindre à grande vitesse le monstre volant. Le son de l’impact les cloua au sol et la bête rugit comme jamais elle ne l’avait fait. Et Sébastien reconnu ce cri : celui de la douleur, et de la défaite prochaine.

Un son qui arriva inévitablement jusqu’à la position des deux autres hommes en plein milieu des Etangs Célestes. Dissimulé derrière la végétation, une lunette vissée sur le fusil à levier, Dirk était en position de tir allongé pour garantir un maximum de précision.
« Le vent est de force 3, 10 nœuds et souffle vers le sud-sud-ouest. La cible est à 73 mètres. Vous devez impérativement lui crever le troisième œil au milieu du front. »
Les indications du baron Odens étaient précises, mais le détective doutait encore de lui. Régulièrement, lorsque la créature hurlait sa peine, toute la terre semblait trembler. Il n’y avait plus que Jack Stirling qui dansait aujourd’hui, les autres cultistes s’étaient placé en position défensive avec quelques fusils et d’énormes épées artisanales. Le grand-prêtre, toujours avec son masque africain gesticulait nerveusement, distribuant les ordres, un grand couteau à la main.
« Tir dans trois secondes, à ma commande. » chuchota le vieil homme.
Bonne idée. L’Hôte était en train de danser autour d’un feu, bientôt, il allait faire face à la position du sniper. A la deuxième seconde, il expira totalement. Pas seulement pour stabiliser son corps avant le tir, mais aussi à cause du terrible cri d’agonie qui lui glaça le sang.
« Feu. » ordonna calmement le baron.
Dirk compensa sa visée par rapport au vent et à la distance et appuya sur la détente.

Maiffa dressa des oreilles lorsque le bruit du coup de fusil arriva jusqu’à elle. Elle relâcha la dépouille gigantesque qui l’aspergea de sang, l’inondant entièrement d’un seul coup. Avec une expression de dégoût, elle s’essuya la bouche avec une grosse feuille et commenta d’un ton léger :
« Bon sang, tu m’as épuisé toi… Faut que je sieste… »
Elle se laissa glisser le long d’un gros arbre ayant survécu à la bataille apocalyptique venant de se dérouler. Elle était complètement épuisée. Elle avait dû balancer tout ce qu’elle avait comme force en même pas cinq minutes. Sans nul doute qu’elle manquait d’endurance pour tenir la distance. Elle laissa le vent lui caresser les cheveux et le poil, ronronnant de plaisir sous les zéphyrs lui chatouillant la nuque. Le soleil lui réchauffa le visage alors qu’elle sentit le fluide vital du monstre se durcir pour coaguler. Elle allait avoir besoin d’un bon bain, surtout qu’elle était passé de grise à bordeau. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle voyait d’innombrables formes courir à son encontre. Des cultistes. Elle aimerait bien se relever, mais elle était encore épuisée. Incapable de remuer le petit doigt, elle ricana à la situation délicieusement ironique : assez forte pour tuer le plus horrible et massif des monstres… mais trop faible à présent pour s’occuper des humains venant l’achever.

Heureusement pour elle, les renforts étaient là, comme l’indiquait les rafales de mitraillettes et les détonations de fusils semi-automatiques. Rapidement, alors qu’elle se reposait tranquillement, une paire de bras l’attrapa, la souleva de terre et ses oreilles à l’ouïe surdéveloppé décelèrent des munitions la frôlant pour frapper l’arbre contre lequel elle était encore il y a peu. Sébastien Sénégal venait de lui sauver la vie, et elle gloussa en s’accrochant autour de cou. Les rebelles, galvanisés par la mort du gardien du culte, ne firent aucuns quartiers. Les cultistes blessés étaient achevés à même le sol avant de se faire cracher dessus. Certains urinaient même sur les dépouilles pour pousser l’insulte et le mépris encore plus loin.
« Beuh, commenta la jeune fille. Alors ? Tu es déçu Sénégal ?
- Oui, répondit l’homme en évitant le regard accusateur de l’égyptienne. Je te pensais moche. Mais tu es si belle que tu inspires l’espoir pour tous.
- Calme ta joie, ricana Maiffa en posant sa tête contre l’épaule de son porteur. J’ai que seize ans.
- C’est pas un problème ici.
- Me cherche pas. »

Les rebelles s’enfoncèrent dans les marais, à l’intérieur des Etangs Célestes. Ils y trouvèrent le village où tous les cultistes étaient à terre, abattu ou assommé. Ils achevèrent les blessés et les inconscients là aussi et Sénégal déposa la combattante sur une table en pierre, certainement destinée au départ pour le sacrifice. Le chef des rebelles cacos s’avança vers le seul survivant : le grand prêtre, et commença à lui parler en créole. Rejoint par Norbert, Maiffa désigna les deux hommes du doigt, demandant ce qu’ils pouvaient bien se dire :
« Sébastien vient de lui dire : ‘’Nous nous retrouvons enfin père. Je vais te faire payer ce que tu as fais de mon frère.’’
- Oh… » répondit tristement la jeune fille en concentrant son attention sur le duel à venir.
Le rebelle venait de jeter une machette aux pieds du cultiste avant de confier son arme à l’un de ses hommes. Kessler s’assit aux côtés de la jeune fille, l’air lamentable. Il s’était pris une balle dans l’épaule et une vilaine entaille lui déchirait la joue. Son regard était fiévreux, et il parlait encore seul, avec quatre voix très distinctes et très différentes.
Medwin s’était quant à lui approché du baron, le regard lourd de reproches avec divers coups d’œil choqués envers la minette bipède. Le baron lui fit comprendre que ce n’était pas le moment, même s’il saisissait la raison de son petit courroux : bien que le militaire considérât qu’il aurait dû être mis au courant, Norbert était loin d’être du même avis. Mentir n’était pas une stratégie très appréciable, mais compte tenu de la situation, dissimuler la vraie nature de sa protégée était primordiale.

Les deux duellistes étaient à présent en position de duel. Plus rien ne pourra les empêcher de se battre. L’adolescente, alors que les lames s’entrechoquaient, bien que son protecteur ne le lui expliqua pas, comprenaient où devaient aller ses responsabilités et où était la limite. Sa tâche était de réaliser l’impossible. De traquer ceux que les véritables héros ne pouvaient tuer. Elle n’était qu’une voyageuse à présent. Elle devait résoudre ce qu’elle, et seulement elle, pouvait résoudre, et laisser le reste à ceux devant le faire. Ainsi l’équilibre sera peut être préservé ?

Sans savoir pourquoi elle se préoccupait soudainement de cette notion, elle porta une main à sa bouche : Sénégal venait de se prendre une belle balafre sur le torse et saignait abondamment. Malgré cette blessure cependant, il conservait toute sa hargne et sa force brillait encore dans ses pupilles. D’un geste sec, le fils bloqua l’attaque suivante du père, et lui passa plus de 50 centimètres d’acier à travers le corps. Dans sa colère, pour venger son frère, il ne s’arrêta pas là. Il tourna la lame et ouvrit le corps de son paternel avant de le repousser d’un coup de pied. Il le laissa agoniser sur place sans l’achever.

« Voilà qui est réglé, conclut le baron avec légèreté. Mais il nous reste une chose à régler.
- C’est moi n’est-ce pas ? demanda Dirk en exhibant sa main qui était devenue noire et écaillée. Je crois que la mambo m’a bien eu. Et je ne sais même pas à quoi cela m’aurait servi.
- Le gardien du marécage vous aurait laissé passer, répondit le baron. Mais sans fusil et sans savoir où tirer, vous auriez échoué. Mais j’espère que vous pouvez comprendre que vous devez mourir, et que ce n’est pas personnel.
- Non ça ira, je n’ai pas envie de finir comme un lézard monstrueux. Je suis juste triste, parce que depuis une semaine, je pensais que mes amis eux, s’en sortiraient. Hélas… Ils étaient déjà morts depuis si longtemps. Mais ils seront avec moi jusqu’à la fin. »

Chacun quittait la table où était installé l’australien. Le baron s’empara du colt 1911 du détective, et le tendit vers sa protégée.
« Vous foutez quoi ? réagirent aussitôt Medwin et Sénégal en même temps.
- Maiffa doit apprendre à…
- Ce n’est pas à une enfant d’assassiner les gens, rétorqua aussitôt Sénégal sans écouter.
- Franchement vous abusez des limites de votre statut, compléta le militaire en croisant les bras.
- Il a raison, apaisa la jeune fille en prenant le revolver. Mon destin m’imposera de faire des actions pas forcément recommandable, ou facile à faire. Et du haut de mes seize ans, je ne comprends pas encore tout, et je n’ai pas forcément conscience du mal que ça peut me faire. Mais il me faut le faire, je n’aurai pas toujours des bourreaux et des boucs émissaires à disposition. Et au moins, comme ça… il mourra sans souffrir plus que nécessaire. »
L’égyptienne s’approcha du condamné et posa une main sur sa joue, le regardant d’un air triste.
« Je suis désolé. » souffla-t-elle avant de poser le canon contre le front de l’australien. Une balle plus tard, le détective rejoignit enfin ses amis, apaisé et libre de toute possession de Nyarlathotep.

*
*   *

Une semaine passa tranquillement. Les deux chasseurs des suppôts des Dieux Extérieurs en profitèrent pour enfin se reposer et profiter de l’île pour de bon, le temps de prendre quelque vacances, et à la jeune fille de se nettoyer le poil. Les rebelles cacos s’étaient même organisés pour assurer sa sécurité et sa discrétion pour qu’elle puisse prendre un bain de minuit. Le retour sous la burqa se fit avec quelques ronchonnements, mais sans plus.
Le baron Norbert Odens laissa à sa protégée le loisir de souffler. Il prit pour sa part le temps de sillonner les bibliothèques d’Haïti, et s’assura de trouver quelques ouvrages de référence pour sa disciple. Notamment un livre de contes africains traitant de beaucoup de masques du Messager chaotique.
Les postes de polices et les différents organismes militaires ont croulé sous les dénonciations. La plupart des cultistes étaient morts durant la bataille du 2 novembre, mais certains se terraient toujours. Beaucoup ont été arrêté par la police, d’autre avaient été abattus par des voyous ou des justiciers du dimanche. Ce genre d’épreuves et de conclusion auraient dû réconcilier américains et haïtiens, mais hélas les autorités profitèrent de toutes ces arrestations pour se débarrasser de quelques dissidents politiques un peu trop influents. La population, loin d’être idiote, prirent le parti des rebelles cacos. Plusieurs opérations de grandes ampleurs étaient en cours d’élaboration.
Medwin avait démissionné de son poste et avait commencé à étudier l’occultisme avec l’appui de Mama Joséphine et Petit Jean. Sébastien Sénégal le rejoignit et maintenant, les deux hommes étaient inséparables. Ils prévoyaient de rejoindre l’Afrique prochainement.
Lorsque l’annonce du décès de la famille Stirling remonta jusqu’aux Etats-Unis, les actions de l’entreprise s’effondrèrent. Ils ne tarderont pas à être racheté par d’autres sociétés d’armements.

*
*   *

C’était la fin des vacances. Après avoir adressé des adieux plus ou moins déchirants à tous ceux qu’ils avaient rencontrés durant cette affaire, l’étrange duo se retrouva à l’intérieur de la conque.
« Bon… Et maintenant Maiffa ? Qu’est-ce que tu en pense ?
- J’aimerai bien faire un peu de shopping. J’en ai assez d’être à poil sous ma burqa.
- Allons donc faire du shopping ! »


Spoiler:
 
Mar 26 Juin - 11:26
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